En vous promenant à Tours, vous pourriez remarquer la cathédrale Saint-Gatien, dont la façade gothique est flanquée de tours avec des bases datant du XIIe siècle et des sommets de la Renaissance. Vous pourriez aussi flâner du côté des jardins de la cité, ou bien faire un détour gastronomique, en dégustant des fromages, ou de fabuleux nougats. Mais tout ça ne vaut que si vous êtes un touriste en échappée hivernale, car le plus intéressant dans cette ville ne se cache pas forcément dans ses rues, mais plutôt dans ses locaux de répétition. Et de certaines fenêtres, à certaines heures bien précises, s’échappent des sons abrasifs, hautement corrosifs, émanant d’une jeunesse qui ne se reconnaît pas forcément dans le patrimoine local, mais plus dans la culture internationale d’un Black Metal de tradition qu’ils se font un honneur de perpétrer. A leur façon, sans complaisance, mais avec beaucoup de talent. C’est ainsi qu’au détour du hasard, toujours capricieux, mais jamais envieux, vous risqueriez de tomber sur les membres d’HECATE, qui se feront une joie de vous entonner une petite mélodie nihiliste histoire de ne plus vous faire revenir…Fondé sur les cendres de SOULMOURNE, ce quintette aux aspirations de déconstruction de l’harmonie (Veines Noires - chant, Jeremie Blikman et Colin Forveille - guitares, Jeremy Bayon - basse et Nicolas Bristot - batterie) a depuis 2009 proposé deux sorties, dont un EP initial qui mélangeait anciens classiques de l’époque précédente et inédits (Sous l'Ombre de Colosse, janvier 2011), puis un LP plus développé, et entièrement tourné vers l’avenir (Chroniques d'un Autre Temps, 2013, flanqué d’une sublime pochette). C’est donc cinq ans plus tard qu’ils nous en reviennent avec un second longue-durée, qui reprend les choses là où ils les avaient laissées, tout en ouvrant de nouvelles perspectives, pour le moins passionnantes et fascinantes.

Sans changer son fusil d’épaule, Une Voix Venue d'Ailleurs défriche encore plus de terrain, et se situe à la croisée des chemins, refusant de se cantonner au simple rôle de figuration classique. En optant pour un crossover particulièrement intelligent de BM fondamental, de Heavy épique, et même de Progressif fatal, HECATE assure ses arrières et se plonge en avant, signant là les sept compositions les plus matures de sa carrière. On se replonge donc avec bonheur dans leur conception de la violence musicale, qui alterne les passages crument agressifs et les digressions mélodiques subtiles, dans un ballet d’outrance qui a de quoi faire tourner bien des têtes. Si la bestialité d’un BM directement hérité de l’ère légendaire nordique souffle toujours un air glacé au travers des persiennes de leur inspiration, quelques références plus volontiers extrêmes rappelant leurs débuts nous font comprendre que leur éthique n’a pas bougé d’un iota. Il devient donc très difficile de définir avec acuité des morceaux aussi fidèles à l’esprit de MAYHEM et DISSECTION que « Nous, Enfants de Personne », qui sonne justement comme un classique du genre, lorsqu’ils sont dissimulés derrière des incarnations aussi méchamment catchy que « Une Charogne », à l’entame délibérément Heavy Metal, suggérant une union entre le classicisme d’un IRON MAIDEN, et le besoin d’évasion d’un SOILWORK. Et même lorsque la machine s’emballe et refuse de rester coincée dans les mécanismes du passé, on sent que le vent ne tourne pas franchement dans le sens d’un BM trop respectueux des dogmes. La liberté de ton reste donc la préoccupation majeure des tourangeaux, qui s’ils restent un peu trop dans l’ombre s’en satisfont pleinement, continuant leur carrière comme ils l’ont toujours menée, à leur rythme, mais avec leurs propres qualités. Et si les références affichées ne sortent pas d’un schéma établi (IMMORTAL, DISSECTION, NAGLFAR, ALCEST, LORD BELIAL, SATYRICON, WOLVES IN THE THRONE ROOM, KAMPFAR, WINDIR, THROES OF DAWN, PESTE NOIRE, BLUT AUS NORD, DEATHSPELL OMEGA), on sent qu’elles servent plus de balises mouvantes que d’une allégeance formaliste.

De fait, ne vous laissez pas avoir par le côté usuel de l’entame de l’album, qui après une longue intro envoutante laisse éclater sa haine d’un tournoiement de riffs incandescents. La linéarité effraie tout autant le groupe qu’une trop grande originalité, ce qui leur a permis de trouver un équilibre parfait entre les deux. Et si la voix d’un chanteur vraiment misanthropique évoque avec malheur les BURZUM, SHINING, le background instrumental fait montre de suffisamment de finesse pour s’extirper d’un cadre un peu trop restrictif. Avec des digressions qui ne reculent devant aucun étirement pour imposer leurs idées, Une Voix Venue d'Ailleurs s’articule donc autour de thématiques longues et développées, qui sans se répéter osent les six, sept ou huit minutes sans jamais lasser, ni verser dans la pluralité exagérée. Et avec des titres de la trempe de  « Consolamentum », et sa longue avancée Heavy qui finit par céder sous les coups de boutoir d’un BM âpre et revanchard, ou « Héraut aux Balafres » qui reprend plus ou moins le même thème pour le propulser dans une dimension parallèle (avec toujours ces harmonies acides en contrepoint d’une brutalité massive), le groupe peut s’appuyer sur un nouveau répertoire hautement compétitif, qui le place d’emblée dans le peloton de tête des formations extrêmes européennes, n’ayant pas à rougir de la comparaison avec ses homologues scandinaves ou américains. Doté d’une production incroyablement compacte mais claire, HECATE joue crânement sa carte, et affiche une morgue saisissante d’assurance, malgré le long hiatus qui a suivi leur réalisation précédente. L’utilisation d’arrangements épars leur permet de créer un climat étrange, presque hypnotique et atemporel, comme ce piano usé et désabusé sur « La Prunelle des Eveillés », qui instaure une ambiance délicieusement surannée, avant qu’une fois de plus un gigantesque riff ample boosté par une rythmique surpuissante ne nous ramène en terrain métallique. Singeant les tics Viking de BATHORY, tout en leur donnant une épaisseur typiquement contemporaine (travail décidément formidable de ce batteur qui sait toujours trouver le plan idoine), le quintette navigue à vue entre les changements de tempo, fréquents mais toujours heureux, et alterne la densité pour nous déstabiliser, laissant nos sens se perdre dans ce dédale de violence ouverte ou latente…

Et « Le Bruit du Temps », en tant qu’épilogue constitue l’acmé parfait pour refermer les lourdes portes de ce troisième longue-durée. Une fois encore, le groupe démontre son savoir-faire et son éclectisme en multipliant les crises de culot, laissant une guitare partir en évaporation purement Heavy, pour mieux nous fouetter les chairs d’une soudaine accélération typiquement BM. Un travail de précision, de la part d’orfèvres de l’oraison, qui soignent tout autant leurs textes que leur musique, emballant le tout dans une pochette aux ors sublimes. Une Voix Venue d'Ailleurs est donc malgré son titre une voix bien de chez nous, mais qui pourrait s’écrier d’un lointain pays étranger, tant ses papiers n’attestent d’aucune nationalité. Une œuvre appelée à devenir culte, et qui témoigne d’un parcours hors-normes qu’il est largement temps de saluer. Tours, sa cathédrale, ses trésors gastronomiques, et son Metal unique. Une ville qui décidément cache bien des richesses.


Titres de l'album:

  1. Silentium Dei
  2. Consolamentum
  3. Héraut aux Balafres
  4. Une Charogne
  5. Nous Enfants de Personne
  6. La Prunelle des éveillés
  7. Le Bruit du Temps

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 18/02/2018 à 14:31
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