Le destin réserve parfois de bien mauvaises surprises…

Après avoir ramé des années en jouant dans des bars, puis avoir enfin atteint le succès avec un album impeccable, célébré par la presse et le public (Highway To Hell et ses hymnes à la débauche et au Rock N’Roll), AC/DC se trouve enfin dans une position enviable, tant critique que commerciale. Sa célébration de l’hédonisme triomphant en a fait les chouchous des kids du monde entier, trop heureux d’avoir trouvé des grands frères les incitant à vivre leur vie à fond, et non pas prompt à les mettre en garde sur les dangers des excès de la jeunesse.

Il faut dire que la bande des frères Young était mal placée pour donner de tels avertissements. Avec un chanteur comme Bon Scott, témoignage vivant des stigmates laissés en héritage par les abus divers, et chantre d’une paillardise bon enfant basée sur le plaisir, qu’il soit sexuel, alcoolique ou musical, il leur eut été impossible de chanter les louanges de l’abstinence et de la responsabilisation précoce. Mais chacun son rôle après tout. AC/DC ne s’est jamais au grand jamais posé comme groupe « à message », mais s’est présenté d’une façon honnête et sincère à une audience mondiale friande de héros survoltés, aux guitares acérées.

Le succès de Highway To Hell (platine moins d’un an après sa sortie) leur ouvrait enfin des portes. Celles des charts bien sur, mais aussi de salles et de stades toujours plus grands, et la voie était pavée pour leur Rock N’Hard définitif et sans fioritures. Et il est vrai qu’à ce moment là, ils avaient tout. L’expérience, le talent, le charisme, les années de travail, un album impeccable, et surtout, deux figures quasi christiques, Bon Scott, le libertin jovial, et frontman impeccable, et Angus Young, le diablotin bluesy aux culottes courtes et chorus d’airain. Une machine à riff d’enfer, qui vivait la vie facile, la vie libre, sur une autoroute dégagée de toute concurrence.

Alors que les dinosaures des 70’s agonisaient, ils représentaient l’alternative fraîche, la sincérité, la simplicité après des années de structures alambiquées et de LPs toujours plus pompeux et prétentieux. Une sorte de retour en arrière salvateur, comme si les gloires des 50’s cryogénisées revenaient à la vie avec une gigantesque fringale, prêts à conquérir le monde une nouvelle fois. Quinte flush, royal, le boulot pré mâché, plus qu’à enfoncer le dernier clou dans le cercueil du Pomp Rock en grandes pompes. Mais las…

Le destin réserve parfois de bien mauvaises surprises…

Et celui ci tomba à bras raccourcis sur le groupe le 19 février 1980. Après une soirée copieusement arrosée, une constante pour lui, Bon Scott fin saoul, se fait ramener chez lui par un certain Alistair Kinnear, dans une R5. Ce dernier, au lieu de l’emmener à l’hôpital après avoir constaté son état et l’étendue des dégâts, le laissera seul à l’arrière de la voiture, sous une couverture. Lorsqu’il/elle (car personne n’a jamais vraiment connu la réelle identité de ce Kinnear…D’où quelques théories de conspiration bien senties depuis trente ans..) reviendra le lendemain matin s’enquérir de l’état du chanteur, il/elle le découvrira mort, étouffé par son propre vomi, après avoir passé la nuit dans une caisse sous des températures négatives. Il est vrai que laisser un alcoolique en coma éthylique, asthmatique qui plus est, dans une voiture toute la nuit sans chercher à l’emmener aux urgences n’était pas la meilleure décision à prendre…Et Bon Scott mourut de la façon la plus misérable qui soit, alors qu’il avait tant à donner avec son groupe à ses côtés.

La question se posa, un temps, brièvement. Fallait-il continuer sa route ? Tout arrêter en hommage au défunt ? La réponse vint vite, et Angus & co optèrent pour la première option, après avoir débauché le hurleur d’un groupe Heavy Glam de Newcastle, GEORDIE. Brian Johnson. L’option raisonnable en effet, tant l’organe de ce dernier, écorché et rauque comme la toux d’un vieux chat de gouttière le matin ressemblait à celle de son illustre prédécesseur.

Casquette vissée sur la tête, le petit nouveau et sa famille d’accueil mirent le cap sur Nassau, Bahamas, puis New York, pour enregistrer un album cathartique sous la houlette de Robert « Mutt » Lange, déjà responsable du son de Highway To Hell. Choix pertinent s’il en est, tant ce dernier offrira au quintette une patine grave mais éclatante, puissante et précise, à même de mettre en valeur les meilleures compos que le groupe pouvait proposer à ce moment là.

Mais la magie de Back In Black ne s’arrête pas à ces considérations sonores et musicales. En rendant hommage à Bon, AC/DC aurait pu tomber dans le syndrome Neil Young, et devenir franchement déprimant en accentuant le sentiment de tristesse déjà éprouvé par les fans. Mais bien au contraire, ils ont salué feu leur ex-chanteur de la façon la plus brillante qui soit. En enregistrant un album positif, exubérant, respectant par la même les dernières volontés jamais formulées par un homme qui ne versait jamais dans la commisération inutile. Et si Bon avait été là, il aurait chanté ces chansons, avec ferveur. Back In Black fut donc la dernière fête de Bon, et son esprit vole si près de sa surface qu’on devine son fantôme au creux de chaque sillon.

Hellcome to the party.

Mais pour célébrer la mémoire d’un homme aussi vivant soit il, il fallait d’abord le mettre en terre, sobrement, simplement. Monochrome et stéréo. Ainsi, sous une pochette noire simplement frappée du sceau du groupe et du titre de l’album (artwork que peuvent remercier les SPINAL TAP et METALLICA), Bon se voit drapé d’un linceul avant d’entendre la litanie jouée par le groupe en guise d’oraison. Cloches funèbres, croque-morts en goguette, riff de guitare égrené comme une prière, « Hells Bells » restera dans le répertoire du groupe de ce qui se rapprochera le plus du Heavy Metal. Et pourtant, cette chanson sera un de leurs plus gros succès, comme une dernière prière entonnée en cœur par une horde de fans adressant à la mort leur plus droit doigt d’honneur. Tellement fédératrice dans la douleur qu’elle franchira les murs du Hard Rock pour contaminer la planète entière, à la manière d’un Notre Père de l’Enfer, boisson incluse et gueule de bois recluse.

Meilleure intro fut impossible. Et dès que Brian entonne le trop fameux « I'm rolling thunder, pouring rain
I'm coming on like a hurricane
», l’alchimie est parfaite. Complémentarité des frères Young, rythmique lourde et poisseuse, chant hurlé et possédé, c’est le dernier défi du groupe envers une finalité subie qui aurait pu leur briser les ailes. Et une fois de plus, au moment d’enregistrer « For Whom The Bell Tolls », Hetfield et Ulrich sauront se souvenir de la leçon. Drink In peace, cheers.

“Back In Black”, le morceau éponyme, fut lui aussi un monument de lourdeur et de haine suintante envers une logique mortelle inévitable, mais regrettable. Ouvrant lui aussi une face, avec son riff saccadé, puis son déluge de plomb, il restera comme le raclage de gorge le plus spectaculaire du disque, avec un Johnson totalement dévoué à la cause et le doigt pointé vers le ciel, assurant à Bon en rentrant quasiment dans sa peau une survie éternelle à travers sa musique (« Forget the hearse 'cause I never die, I got nine lives ».)

Mais il parait que le groupe, au moment d’enregistrer ce disque, le voulait comme un bloc, indivisible, massif, entité diabolique dont personne ne pourrait extraire de segments. Mais avec une telle entame et deux hits en or massif comme « You Shook Me All Night Long » et « Rock and Roll Ain't Noise Pollution », l’intention était dès le départ vouée à l’échec.

« You Shook Me », trop emblématique de la science des Australiens à trouver des riffs contagieux et expressifs, fut un des plus hauts faits de l’album. Guitare carillonnant, refrain taillé pour les pubs/stades, chœurs de hooligans après la fête, c’est presque trop consensuel pour être vrai. Il y en aura d’autres comme ça, pendant vingt ans encore. Mais jamais le groupe ne retrouvera une telle franchise dans l’envie, une telle précision dans l’approche. « You had me shakin' and you shook me all night long” évoquera autant la femme aimée que le public en transe, et AC/DC, avec la complicité de sa fan base, en fera un hymne, indéboulonnable des setlists.

« Rock and Roll Ain't Noise Pollution », où le Blues Hard comme credo, jusqu’à ce que la mort nous sépare. Une intro brillante, un boogie pataud, une confession sans remord, et une ligne de conduite dont on ne déviera jamais. « Forget about the past, it'll always be with us, it's never gonna die, never gonna die…”. Plus bel aveu fut impossible, ou forcé. Et ces gars là ne faisaient que ce qu’ils ressentaient, eu plus profond d’eux-mêmes.

Si Brian passa la rampe de la doublure avec une aisance rare, tombant presque dans le mimétisme thématique et vocal, il faut reconnaître que ses lyrics, bien que calqués sur les obsessions de Bon (le sexe, l’alcool, la fête), manquaient de l’esprit roublard de l’original. Plus volontiers paillard, Brian n’était pas le sosie du criminel en ballade qu’incarnait à merveille Scott, mais faisait de son mieux pour proposer une alternative rassurante. Et le groupe en profita pour consacrer plusieurs saillies à leur pote tombé au champ d’honneur. Outre les deux psaumes Heavy déjà cités, Brian, Malcolm, Angus, Cliff et Phil offrirent une dernière tournée (« Have A Drink On Me »), la chope levée et le geste leste, pour une dernière lampée qui allait réchauffer bien des gosiers. Car après tout, Bon avait déjà adoubé Brian après l’avoir vu chanter dans un bar, au point de lui demander en personne de lui succéder en cas de malheur, comme s’il savait déjà que sa route s’arrêterait au prochain péage, qu’il paierait de sa vie. On ne chante pas « L’autoroute pour l’Enfer » en vain…Et il n’est pas trop ironique devant la nature excessive du chanteur de préciser que ce fut la dernière chanson sur laquelle il tapa le bœuf avec Angus et Malcolm, derrière le kit, le dernier soir de sa vie. Comme un au revoir en forme d’humour noir dont le chanteur était si friand…

Impossible bien sur de passer à côté du reste du LP, tant celui ci regorge de vitalité. « Shoot To Thrill », c’est le genre de burner qui donne envie de tailler la route, avec la radio s’époumonant pour couvrir les braillements des musiciens, en attendant que l’adrénaline retombe. Le stupre et les allusions fort subtiles de « Let Me Put My Love Into You » ont du quelque part inspirer le Coverdale de Slide It In. Pas farouche, mais tellement excitant… « What Do You Do For Money Honey”, et son invective un poil machiste “So stop your love on the road, all your digging for gold » est certes facile, mais enrobée dans une telle chape de swing qu’il est inutile de chercher la petite bête…C’est entêtant, irrésistible, et il devient facultatif à Brian d’oser nous demander « How do you get your kicks ? », la réponse étant dans la chanson même…

Impossible aussi de passer sous silence le formidable travail accompli par « Mutt » Lange sur ce disque, tant sa production léchée mais sauvage mettra en relief l’authenticité d’un groupe sans concessions. Et si celui ci laissera sa signature sur un nombre impressionnant de classiques, les raisons en sont ici présentes, sans exception. L’esprit fondamental d’un groupe préservé, tout en lui apportant la rigueur nécessaire, à l’image du son travaillé de Highway To Hell. Léger, mais profond. Immature, mais adulte. Lange avait bien compris qu’il ne servait à rien de mettre l’emphase sur le caractère foncièrement frondeur des garçons, et leur offrit un tapis sonore sans aspérités, laissant les chansons respirer, et exister par elles-mêmes (et quel boulot sur la rythmique…). Celui qui sera accusé quelques années plus tard d’avoir aseptisé DEF LEPPARD au point de le rendre méconnaissable sera ici loué pour ses intentions de préservation. Un minimum pour un homme dont le simple nom accolé à un disque suffisait pour voir les chiffres de vente s’envoler.

A ce sujet, Back In Black sera l’apogée commerciale du groupe. En moins de trois mois, le vinyle sera certifié or. Quatre ans après sa sortie, cinq millions de copies avaient été écoulées, sans effort. Il terminera sa course vingt deux fois platine, en 2007, chiffre ahurissant pour un petit groupe de Hard Rock sur un marché aussi difficile que les USA. On parle aujourd’hui de cinquante millions d’exemplaires monde, ce qui en fait le second disque le plus vendu derrière l’indéboulonnable Thriller de Jackson. Pas mal pour un quintette la tête sous l’eau et qui partait droit dans le mur, freins bloqués.

Mais plus qu’une valeur commerciale, Back In Black reste la plus belle célébration de vie jamais gravée sur disque. En respectant et honorant les idéaux de leur copain, les frères Young ont donné une leçon à tous les groupes se plaignant pour peu, bravé les interdits, et dit merde à la mort, merde à la tragédie, et merde à l’adversité.

Mais comme un signe, Back In Black fut le chant du cygne d’un groupe qui finit par tomber dans les années 80 comme dans la fange d’une porcherie dédiée aux claviers, à l’apparence et au paraître. Leurs albums suivants ne réitèreront jamais cet exploit, et Flick Of The Switch ou Fly On The Wall recevront des volées de bois vert de la part d’une presse à la mémoire un peu courte. Et même si For Those About To Rock fut numéro 1 là ou Back In Black ne dépassera pas le numéro 4, il faut y voir la passion d’un public qui en voulait encore une tranche, une dernière tequila avant de reprendre la route, pour une autre gueule de bois. La rehab viendra en son temps, lors des années 90, qui retrouvera ses héros conquérants et les célèbrera de nouveau.

Mais vous savez…Il est dit que chaque 13 février, dans un petit cimetière de Freemantle, on entend le soir le tocsin sonner dans une longue percussion sourde…Percussion soudainement striée d’un rire tonitruant s’échappant de nulle part…Et si vous tendez bien l’oreille, vous entendrez une voix nasillarde, un peu voilée par les brumes, déclamant à la cantonade :

« La prochaine est pour moi les mecs !»

Il paraît qu’à ce moment là, l’oreille gauche des frères Young siffle.

Et en se regardant, ils sourient. Parce que le destin réserve aussi parfois, de bonnes surprises.


Titres de l’album : 

                        01. Hells Bells

                        02. Shoot to Thrill

                        03. What Do You Do for Money Honey

                        04. Givin the Dog a Bone

                        05. Let Me Put My Love into You

                        06. Back in Black

                        07. You Shook Me All Night Long

                        08. Have a Drink on Me

                        09. Shake a Leg

                        10. Rock and Roll Ain’t Noise Pollution

Site officiel


par mortne2001 le 09/01/2020 à 17:48
100 %    206

Commentaires (1) | Ajouter un commentaire


Simony
membre enregistré
09/01/2020 à 21:32:54
Ma-gni-fique !
Ultra d'accord sur tout ce que tu évoques mortne2001. Cet album est une pierre angulaire de ma construction en tant que fan de musique mais certainement un peu plus tant il regorge de classiques.
A l'image d'un METALLICA, toujours cette même question, comment ont-ils pu trouver la force de sortir un album pareil après la perte d'un ami ? Définitivement, l'Homme a des capacités accrues lorsqu'il se trouve au pied du mur et qu'il ne réfléchit plus pour laisser parler son instinct, et quel instinct pour AC/DC, groupe que je continue de vénérer malgré les albums plus ou moins réussis, des PATRONS tout simplement !

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