Peut-on apprécier le véritable Heavy Metal sans avoir une veste en jean bardée de patchs et se vautrer dans le passéisme trempant dans la bière tiède et les festivals à cornes ? Peut-on assumer son apprentissage de la musique amplifiée sans avoir à faire briller ses vinyles de SAXON et prendre en photo ses dossards de DIO ? Peut-on en 2019 continuer d’être séduit par des sonorités anciennes tout en acceptant le legs des sous-genres que ces mêmes sonorités ont engendré quarante ans auparavant ? La réponse est simple et affirmative. Car aujourd’hui, on éprouve le même plaisir à recycler des classiques qu’à découvrir des inédits sortis de nulle part, et  apprécier une démo de Grind comme dévorer un LP de Hard Rock classieux. On le sait, malgré l’aspect « grand famille velue » qu’aime se donner la confrérie des métalleux mondains, l’ouverture d’esprit n’a jamais vraiment été l’apanage de notre clan, qui a toujours préféré se déchirer autour de débats stériles, comme « Glam vs Thrash », « SLIPKNOT et LIMP BIZKIT c’est de la merde, oui ou oui ? », ou « GHOST pue du cul et c’est tout ». Mais que veut vraiment dire « Heavy classique et classieux » de nos jours ? En se basant sur la production mondiale, il serait facile de s’y référer comme témoignage d’un passé que la nouvelle génération souhaite faire revivre à grands coups d’albums copiés/collés, comme le démontre la vague old-school qui gangrène nos oreilles depuis plus d’une décennie. Et la problématique se pose comme équation concrète. Peut-on encore jouer cette musique comme si l’on essayait de vivre avec son temps, sans rester bloqué dans un passé qui a déjà dit le meilleur de ce qu’il avait à dire ? Les anglais, parlons-en, sont des spécialistes de la chose, se passant sans cesse la brosse à reluire en contemplant le palmarès de leurs anciennes gloires. Et il est inutile de revenir sur le fait que le Heavy Metal tel que nous l’avons connu dans les années 80 a subi sa transformation du côté de la perfide Albion, donnant même un nom à ce mouvement d’une ampleur encore jamais constatée : la New Wave of British Heavy Metal.

Je ne reviendrai pas sur ce postulat et ne contesterai pas son importance primordiale, et il serait vain en ces colonnes de gloser une fois de plus sur le génie de formations comme IRON MAIDEN, JUDAS PRIEST et tous ceux ayant suivi leurs traces dès l’orée des années 80. Sauf que depuis, l’eau a coulé sous les ponts, et si ces deux-là en compagnie des DEF LEPPARD, de SAXON existent toujours et se permettent de sortir des albums qui en valent encore le nom, beaucoup de choses se sont passées depuis leurs débuts, et d’autres sous-genres ont vu le jour. Angleterre, Heavy Metal, tout ça nous mène exactement là où je le souhaitais en entamant cette chronique, à savoir sur le chemin des héros de l’Essex FORGED IN BLACK, qui nous en reviennent en longue-durée après avoir pris leur temps et multiplié les formats courts. Fondé en 2013 sur les cendres de ce qui fut MERCILESS FAIL (actif de 2007 à 2013), ce quintet de Southern-on-Sea (Chris Stoz Storozynski - chant, Andy Songhurst & Chris Bone - guitares, Kieron Rochester - basse/chœurs et Kev Rochester - batterie) s’est déjà forgé, comme son nom l’indique, une solide réputation en Europe et dans le monde entier par l’entremise de la qualité appréciable de son premier effort éponyme, publié en 2013. Entre temps, pas mal de petites choses, dont deux EP produits par la légende Chris Tsangarides (GARY MOORE, THIN LIZZY, JUDAS PRIEST, HELLOWEEN, ANVIL, ANGRA, ANTHEM, YNGWIE MALMSTEEN, TYGERS OF PAN TANG, mais aussi DEPECHE MODE, TOM JONES, CONCRETE BLONDE, et des dizaines d’autres) en 2016 et 2017, et puis deux ans de silence pour préparer son grand retour en longue-durée, chose faite depuis le mois de mars et la parution de ce miraculeux Descent of the Serpent. Si vous jugez le terme légèrement exagéré, dites-vous qu’il n’en est rien, car ce second LP parvient à relever la gageure de sonner aussi nostalgique qu’up in time, sans s’affilier volontairement à la vague old-school, mais en acceptant l’héritage de tous les grands groupes précités dans cette chronique. Emballé dans un magnifique artwork signé Dan Goldsworthy (ALESTORM, HELL, ACCEPT…), Descent of the Serpent est le genre de petit bijou traditionnaliste comme on en croise par chance un ou deux par an, qui ne se contente pas d’aligner les poncifs et de réclamer une production d’époque, mais qui va puiser dans sa propre inspiration et dans l’histoire les ressources nécessaires à l’élaboration d’une œuvre intemporelle, impérissable, qui saura séduire les vieux de la vieille comme les petits enfants du nouveau siècle. Comment ? Par une approche simple, et pourtant, plus complexe qu’elle n’en a l’air.

D’abord, en basant les fondations de sa musique sur les cendres encore vives du Heavy Metal britannique des années 80. Il est impossible à l’écoute de cet album de ne pas penser à un triumvirat royal, constitué des trois références absolues BLACK SABBATH, IRON MAIDEN et SAXON, dont les principales composantes sont reprises ici avec un brio extraordinaire. La lourdeur et l’oppression des premiers, le lyrisme incandescent et violent des seconds, l’emphase légère des troisièmes, pour un cocktail extrêmement relevé qui donne la chair de poule et l’impression d’avoir quinze ans à nouveau. Mais les anglais ne se sont pas contentés de piocher dans les souvenirs les plus glorieux de leur pays, puisque Descent of the Serpent tout comme son aîné se sert aussi des formules magiques de notre regretté troll chantant Ronnie James DIO, et de la théâtralité des éternels mésestimés SATAN, à tel point qu’on a parfois le sentiment d’entendre une collaboration entre les deux artistes passée à la trappe à l’époque pour cause de conflit de labels. On peut aussi évidemment pointer du doigt le cuir et les clous de JUDAS PRIEST, pour cette façon d’emballer les débats avec virilité et assurance, et évidemment, les plus grands duettistes de l’histoire trouvent un écho dans la fusion entre Andy Songhurst & Chris Bone qui manient leur guitare comme des chevaliers en croisade. Ce sont bien sûr les riffs qui font le Metal, et ceux constituant l’ossature des neuf morceaux de ce second LP sont en acier trempé, en fonte, en Metal pur, se partageant entre les gros placages massifs et les saccades meurtrières, dans un ballet interrompu qui en dit long sur leur conviction. Mais FORGED IN BLACK, c’est aussi un chanteur hors-norme, de la trempe des Dio, Bruce Dickinson, Geoff Tate, David Wayne, Jorn Lande, de cette caste de vocalistes capables de vous choper les burnes d’une invective musclée, ou de faire voguer votre imagination d’une hurlante à laisser Rob Halford muet de plaisir. Et l’association des deux composantes transforme donc ce quintet en arme à fédérer absolue, de celles qui font mettre les genoux à terre et jurer allégeance à vie.

Heavy Metal, par passion mais tellement plus par conviction, Descent of the Serpent est un peu l’illustration de la pomme qu’Adam/IRON MAIDEN a tendu à Eve/nous et que nous avons croquée à pleines dents, avant de comprendre que ce fruit poussait aussi sur les arbres plantés par METAL CHURCH, ST VITUS, CANDLEMASS, LEATHERWOLF, JUDAS PRIEST, mais aussi QUEENSRYCHE et tellement d’autres. Pluralité par excellence, l’orientation qui agite les sillons de ce disque aussi majestueux qu’emphatique se ressent dès les effluves de « Seek No Evil » répandues dans l’air moite, puisque cette entame résume à merveille l’optique d’un groupe qui ne se refuse rien et qui ne commet aucune faute. Aussi à l’aise en théâtralité dramatique qu’en puissance empirique, FORGED IN BLACK est opératique comme il est pragmatique, et « One in the Chamber » de piocher dans les aspects les plus fidèles de la NWOBHM que dans les arrangements Folk de la décennie précédente, propulsant son inspiration d’un souffle torride presque Thrash. Loin de se satisfaire d’un décalque fidèle mais stérile, les cinq anglais jouent la progression, et semblent dessiner une carte du tendre du Heavy Metal de ses origines à aujourd’hui, osant superposer la violence et la grandiloquence sans tomber dans le ridicule. Taquinant l’agressivité pour réconcilier le Hard et le Heavy (« One in the Chamber », encore), Descent of the Serpent synthétise toutes les caractéristiques les plus glorieuses de notre musique préférée, et finit par sonner si multiple et versatile qu’on peine à le catégoriser. Accès de fièvre en double grosse caisse, arpèges, intro en pathos assumé (« One Last Sign »), ambiances lourdes de sens mais striées d’harmonies inquiétantes (« Palm of Silver », CANDLEMASS et JUDAS PRIEST sont dans un bateau, Rob perd sa casquette, qui le fouette ?), constructions à tiroir dans l’esprit du MAIDEN le plus mystique (« When Hell Is Done », le genre de truc qui pourrait être chanté par Miles Kennedy pour rendre hommage à « Alexander The Great »), tout y passe, dans le luxe et la classe, et nous laisse pantois d’admiration. La perfection ? Elle n’existe pas, mais nous n’en sommes pas loin, et avec ce second album FORGED IN BLACK a forgé dans l’acier le plus trempé l’un des manifestes d’amour les plus sincères et éblouissants de l’histoire du Heavy Metal.


Titres de l'album :

                         1.Seek No Evil

                         2.One in the Chamber

                         3.Shadowcasters

                         4.Descent of the Serpent

                         5.One Last Sign

                         6.Palm of Silver

                         7.Aphelion Tormentor

                         8.Vendetta

                         9.When Hell Is Done

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par mortne2001 le 06/07/2019 à 14:53
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