Tout ça commence comme un épisode de Stranger Things, avec une intro digne des effets électro-vintage de Kyle Dixon et Michael Stein, quelque chose de délibérément old-school qui ne cherche pas à capitaliser, mais bien à affirmer ses positions. Car il existe des groupes qui ont été old-school alors même que la mode n’en était pas une, et qui ont toujours regardé vers le passé pour tisser les liens de leur présent avec le public. OPETH fait partie de ces groupes, une incarnation tardive du PINK FLOYD des années de transition, sans les obsessions paranoïaques de Roger Waters, mais avec sa science de la mélodie exacte, et le touché fragile et gracile de David Gilmour. OPETH, de fait, peut être considéré comme atemporel, ou plutôt d’une autre époque, de celle où la musique était patiemment élaborée en studio par des artistes désireux de repousser leurs limites, et non de parier sur la fidélité aveugle et économique des fans pour repartir en tournée avec une bordée de morceaux bâclés. Pour beaucoup néanmoins, et à l’instar de TOOL, les suédois ne sont qu’un ensemble élitiste, aux idées souvent répétitives, incapables d’évoluer, bloqués dans les seventies, l’antithèse d’un Steven Wilson, toujours prompt à passer du néo-futuriste au purisme acoustique sans perdre de sa crédibilité. Mais finalement, que reprochent les détracteurs du groupe aux musiciens, et spécialement à Mikael Åkerfeldt ? D’avoir trahi la cause en abandonnant le Death Metal il y a plus de dix ans ? D’avoir l’ambition de croire qu’il se peut l’égal des YES, KING CRIMSON, ELP ? De rester fidèle à une éthique qui le représente en tant qu’individu et artiste ?  Autant dire que les réfractaires opposent à l’homme des arguments invalides, tentant de remettre en cause sa nature même, soulignant la moindre de ses erreurs, ne lui pardonnant plus rien à partir du moment où ils estiment qu’il leur a tourné le dos. Mais Mikael n’a tourné le dos à personne, il s’est contenté de continuer sa route, sans vraiment se demander s’il allait être suivi, à contrario du joueur de flûte de Robert Browning. Et les fans ont suivi, mais quel autre choix avaient-ils ? Se replonger dans Orchid, pleurer Blackwater Park ? Autant tenir rigueur à METALLICA d’avoir osé Load en se gargarisant des barbarismes musicaux simplistes de Kill ‘Em All

Nonobstant ces éléments, à l’heure d’aborder son treizième album, Mikael savait qu’il jouait gros. Les années 2010 n’ont pas été tendres avec son groupe, les itérations, le manque d’imagination et le culot ont souvent servi de grief majeur pour repousser ses avances harmoniques. Il n’y avait qu’une seule manière pour lui de rester le monstre d’inspiration qu’il a toujours été, à savoir de monter la barre d’un cran, et de proposer le meilleur disque de Rock progressif de la carrière affiliée de sa créature. Et c’est exactement ce qu’In Cauda Venenum propose, avec la coquetterie d’une version bilingue. La première en anglais évidemment, celle que j’ai choisie (avec quelques regrets), l’autre en suédois natal, conférant une aura encore plus mystique à certains morceaux qui n’en demandaient pas tant. Et peut-être, sans la patience du recul, le meilleur LP de sa longue carrière, déjà émaillée de coups d’éclats et d’étapes référentielles. Mais dès les volutes de « Dignity » passées, on comprend déjà que le quintet (Fredrik Åkesson: guitares, Joakim Svalberg: claviers, Martin Axenrot: batterie, Martin Mendez: basse et Mikael Akerfeld: chant / guitares) se sentait acculé, et étonnamment libre paradoxalement. Libre de se laisser aller à des performances individuelles extraordinaires, à une cohésion d’ensemble imperfectible, et surtout, libre de sortir l’un des plus grands albums des seventies qui soit paru quarante ans plus tard. Bien sûr, la patte OPETH est toujours là, cette quiétude de surface qui permet la violence la plus crue en filigrane, ces mélodies éthérées qui tendent vers l’onirisme diurne, les évolutions serpentines qui permettent de broder sur un thème sans l’épuiser ou le rendre redondant, la richesse instrumentale, les nappes vocales qui se superposent comme des chœurs dans une église abandonnée, et tout ce que vous jugerez bon d’accrocher à l’ADN d’un combo qui n’a aucun équivalent sur la scène moderne. Mais ce qui est fabuleux dans cette entreprise de remise au goût du jour d’un style ancien en métonymie, celui du groupe lui-même, qui par extension est aussi celui des grands représentants des seventies…Mais bien au-delà des gimmicks et des phrases toutes faites, ce qui frappe au prime abord, et après quelques écoutes pas encore approfondies, c’est la beauté intrinsèque de ces chansons, leur richesse dans la mélancolie, leur refus de s’ancrer dans le Rock ou le Folk, et réunir les deux, et de vulgariser le Progressif sans être populiste ou putassier. Un tour de force, mordant, que la sublime pochette de Travis Smith met admirablement bien en valeur. Et là encore, l’illustrateur s’est dépassé pour assombrir sa palette, affiner son trait, tout en multipliant les clins d’œil graphiques à KING DIAMOND. Que vous trouverez sans les chercher, tant ils crèvent les yeux.

La musique qu’In Cauda Venenum déroule elle, crève le cœur. Tout simplement magnifique, elle évoque la force dans la fragilité du FLOYD d’Animals sur le stratosphérique « Lovelorn Crime », qu’on imaginerait parfaitement coincé entre « Pigs (Three Different Ones) » et « Sheep ». Même rythme pataud et nonchalant symptomatique de la frappe tranquille de Nick Mason, même arias vocales qui partent vers les cieux, mêmes citations classiques en pastiche aux claviers, à la différence près que le pauvre Roger Waters n’a jamais atteint la pureté vocale de Mikael. Aussi paisible que la mer de la tranquillité sur la face visible de la lune, ce treizième album n’en demeure pas moins une œuvre vivante, mouvante, qui n’a pas oublié que le Rock n’est jamais aussi convaincant que lorsqu’il est traité comme tel. On retrouve du PORCUPINE TREE dans « Charlatan », évidemment, mais on adore cette basse et cette guitare à l’unisson, la distorsion clean mais grasse, ces envolées de synthés qui nous envoient dans les nuages d’une décade pas encore épuisée par les hommages, et surtout, la face plus sombre mais enjouée d’un groupe toujours affûté. Les signatures rythmiques sont plus changeantes, et en moins de six minutes, les suédois ridiculisent les DREAM THEATER en signant le morceau que les américains n’ont plus composé depuis l’orée des années 2000. Mais au petit jeu de dupes de l’analyse linéaire, le chroniqueur se retrouvera à faire face à un dilemme contraignant. Car chaque morceau mérite qu’on lui consacre un ou plusieurs paragraphes, tant leurs méandres, leurs particularités, leur finesse et leurs trouvailles de génie ne supporteraient pas de se voir résumés à des formules lapidaires et définitives. Chaque entrée à sa propre personnalité, le tout formant un faux concept que la pochette présente sous une nuit inquiétante, mais un graphisme sublime. Les teintes sont là, chaudes, automnales, et je n’ai pas choisi le premier jour de cette magnifique saison par hasard pour parler de cet album. Car il y a des œuvres qui méritent un contexte particulier pour être appréciées, et relayées. In Cauda Venenum en fait assurément partie.

Prenons par exemple « Next Of Kin », entre ses chœurs introductifs, son ambiance lourde et ses mélodies un peu de guingois, il se veut l’équivalent du film homonyme australien de Tony Williams. « The Garroter » joue les balais jazzy et l’estouffade orientale pour faire monter la moiteur harmonique de ses circonvolutions vocales. Le piano, toujours en contrepoint n’envahit pas l’espace, mais se veut guide en chien d‘aveugle pour sourds en manque de subtilité instrumentale. On entrevoit les vents comme un souffle balayant une tour de cristal, avec ces mots qui s’enroulent autour de la construction, sans oser la frôler. Qui d’autre qu’OPETH est capable d’introniser ces instruments profanes dans un contexte purement Rock, sans que personne n’ose parler de Metal et de trahison éventuelle ? Devin Townsend ? Même pas. Lui aussi à rendu les armes face à tant de beauté. La même question pourrait se poser à propos de « Continuum », qui a ce quelque chose de champêtre dans l’approche, et pas seulement à cause de ses arrangements venteux, se rapprochant du fantôme de nos propres groupes d’il y a quatre décennies, les AME SON, ALICE, avant de nous gicler une méchante rasade d’électricité à la face, dans la plus droite lignée des colères de Neal Morse. « All Things Will Pass » en épilogue, se veut clin d’œil inconscient au mythique All Things Must Pass de George Harrison, non dans le corps, mais dans l’esprit. Comme son illustre ainé en trois vinyles, ce morceau à l’importance des œuvres cruciales, des libérations cathartiques, de l’affirmation d’un talent qu’on savait incontestable, mais qui éclate enfin à la face de la vérité. L’un des plus simples du lot pourtant, avec ses vagues qui ondulent, mais à l’image d’un disque global qui dans le moindre de ses recoins, cache un trésor. Oui, ce treizième album d’OPETH est d’une quiétude incontestable, mais il est finalement le plus remuant, le plus mouvant d’une discographie pourtant entamée sous les auspices les plus abrupts. Et si le venin du scorpion est dans sa queue, celui des suédois est dans leur cœur. Un venin qui agit comme un virus, et vous contamine de sa vision de la musique. Un poison délicieux, qui vous condamne immédiatement, mais vous laisse dans un état de béatitude qu’aucune drogue ne peut procurer.             

 

 

Titres de l'album :

                              01. Garden Of Earthly Delights (intro)

                              02. Dignity

                              03. Heart In Hand

                              04. Next Of Kin

                              05. Lovelorn Crime

                              06. Charlatan

                              07. Universal Truth

                              08. The Garroter

                              09. Continuum

                              10. All Things Will Pass

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par mortne2001 le 28/09/2019 à 17:52
95 %    248

Commentaires (5) | Ajouter un commentaire


Jefflonger
@80.12.63.251
02/10/2019 à 16:38:18
Voilà une chro dithyrambique , avec toujours ce rappel sur les réfractaires du groupe ( dont je fais partie ) , qui me gache la lecture . Ce n'est plus l'arroseur, arrosé ; mais l'arrosé, arroseur. Cela en devient pénible. Mais que vient faire kill'em all là dedans ?
J'avoue avoir prêté une oreille à sorceress, merci aux potes, donc je ferai peut être un test avec ce dernier chapitre.

Buck Dancer
@79.87.138.218
05/10/2019 à 14:55:52
Vu les chroniques enthousiastes je me "force" à ecouter cet album, moi qui ne suis pas emballé par le virage prog d' Opeth. Je n'ai pas encore assez de recul sur l'album pour le moment, mais "All things with pass" est juste magnifique, digne des plus grands moments du groupe. Morceau à écouter en boucle.

Buck Dancer
@79.87.138.218
05/10/2019 à 14:57:23
Rectification : "All things WILL pass" pas With...

Hoover
@93.13.7.137
06/10/2019 à 13:04:30
Je ne l'ai écouté que trois fois mais il m'a laissé le même arrière goût désagréable que Sorceress: de rares vrais bons morceaux qui ressortent d'un ensemble extrêmement ennuyeux. C'est beaucoup trop peu, surtout au regard de leur glorieux passé. Il est grand temps pour moi de tourner la page de ce groupe.

RBD
membre enregistré
14/10/2019 à 22:55:43
Superbe chronique pour un album inattendu. Le style musical évolue vers un Progressif plus épuré qui fait effectivement penser à Pink Floyd, c'est incontestable. C'est également plus digeste que les essais pur Prog' précédents, par conséquent. Les langues scandinaves passent bien sur le Rock et le disque suédois apporte une personnalité qui accroît encore la saveur de cet essai. L'intro' remarquablement enlevée m'a beaucoup marqué à la première écoute.
Après j'y ai rapidement trouvé des longueurs mais c'est qu'hélas, même sur une si brillante copie, je reste peu amateur de Progressif intégral et c'est pour cette raison que je resterai malgré tout accroché d'abord à l'Opeth d'il y a dix ans maximum. C'est encore une question de goûts. Tout au plus redirai-je que par clarté Akerfeldt aurait pu changer le nom de son groupe mais c'est aussi un autre débat...

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Pareil que Kerry King, je reste sur Burn My Eyes (vus pour ma part avec Emtombed début années 90) et The Blackening qui reste un excellent disque. Pour le reste, je passe mon tour, mais live, ça sonne différemment en fonction de l'orientation de l'album en promotion. La tournée Locust fut bien (...)


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Morceau pas terrible voire assez ridicule, mais je serai à Lyon et pourtant j'ai bien plus de 25 ans. Ça me rappellera leur tournée avec meshuggah et mary beats jane.


J'aime et j'aime pas Machine Head suivant les albums, mais en live c'est très bon.


Très belle pochette.


Machine Head a quand meme m'y un bon coup de pied au cul a pas mal de monde sur Burn My eyes.

Le reste n'a rien d'extraordinaire, sauf le second et the blackening qui sont de bon défouloir.

Les deux albums Neo c'est du pompage pour surfer sur la vague.


Machine Head a quand meme m'y un bon coup de pied au cul a pas mal de monde sur Burn My eyes.

Le reste n'a rien d'extraordinaire, sauf le second et the blackening qui sont de bon défouloir.

Les deux albums Neo c'est du pompage pour surfer sur la vague.


Excellente nouvelle


Arrêtez, merde, je me prends un sale coup de vieux à cause de vous ! ^^


Il était meilleur dans VIO-LENCE, c'est clair...


Achat obligatoire !! Même si je l'ai en vinyle d'époque, hé, hé...


AH AH AH !!!
Superbe vanne de quarantenaires effectivement...


Buck Dancer + 1.