Loss

Yhdarl

19/01/2018

I, Voidhanger Records

La météo étant propice à des introspections pas toujours très gaies, imaginons que je prenne le temps de vous parler de Funeral Doom, de DSBM, de dérives existentielles bruitistes ou de complaintes lourdes et excessives, de manière allusive, mais légèrement insistante. Prendriez-vous votre corde à votre cou, ou accepteriez-vous d’ouvrir votre esprit l’espace d’un instant pour tenter d’en savoir plus ? Si tel est le cas, je ne saurais que louer votre patience et votre tolérance, puisque l’œuvre musicale que je souhaite vous présenter, quoique fort peu inspirante pour vous galvaniser, saura vous extirper de votre léthargie le temps de trois morceaux, aussi longs qu’un hiver suédois. Mais attention, si toutefois le LP en question présente bien des qualités rythmiques de composition, il n’en reste pas moins très difficile d’accès, ne serait-ce que par sa durée, apte à rebuter les plus papillonneurs d’entre vous. La carrière de YHDARL est d’ailleurs abondamment émaillée d’exactions toutes plus abrasives les unes que les autres, et ce, depuis sa création en tant que one-man-band du côté de Mons, Belgique, en 2006. A l’actif du projet devenu duo entre-temps par l’adjonction de Larvalis Lethæus au chant, huit LP, dont ce Loss publié cette année, mais aussi un nombre gonflé de démos, compilations et EP’s, pour une distribution la plupart du temps assez confidentielle mais gratuite, histoire de convertir quelques âmes perdues.

Celle de l’instigateur de l’aventure, Déhà (Olmo Lipani) est pervertie depuis longtemps, mais surtout dispersée entre plusieurs concepts annexes qu’il anime de sa créativité débordante, dont WE ALL DIE LAUGHING, SLOW, MERDA MUNDI, MALADIE, IMBER LUMINIS, et quelques autres qui attestent de sa soif de création, et qui offrent chacun une facette du maestro. Mais celle présentée par YHDARL est bien l’une des plus étranges de toutes, et cette perte que le compositeur se propose de partager avec nous n’est certainement pas celle du talent, qui éclabousse les trois compositions présentées sur ce nouvel effort licencié par les bons soins d’I, Voidhanger.

Au programme, trois titres donc, qui une fois mis bout à bout forment une symphonie de près d’une heure. Rien de bien inhabituel au regard des standards du genre, surtout lorsqu’on réalise à quel point ces mêmes titres fourmillent d’idées toutes plus pertinentes les unes que les autres. Il faut dire que le projet Loss fut de longue haleine, puisqu’entamé il y a six ou sept ans. Ayant dû faire face à de nombreux problèmes contextuels (disques durs cramés, sauvegardes perdues, et autres petits bonheurs du hasard), il est donc resté beaucoup plus longtemps que prévu dans l’ombre, mais en émerge enfin, pour témoigner du changement de personnalité de son auteur. Dernier album composé alors que Déhà était encore sous l’emprise de substances diverses (il est depuis devenu sobre), il témoigne d’un mal-être patent qui transpire de chaque cri, de chaque break, et de chaque progression, à tel point qu’il se pose presque en témoignage du quotidien d’un musicien aux traumas si nombreux qu’une simple thérapie ne suffirait pas. Pour autant, et aussi triste et épais soit-il, Loss est animé d’une rage substantielle, et ne se contente pas de répéter à l’envi les plans éculés d’un Doom à tendance Drone, ni les litanies démoniaques d’un Black sur le point d’avaler le poison de sa lie. Au contraire, il ose provoquer des sensations d’ordinaire absentes de telles réalisations, et se veut plus agressif que contemplatif, même si les cassures harmoniques l’aèrent avec une régularité exemplaire. Bien loin des jérémiades usuelles, YHDARL apporte avec ce huitième album une cohérence à l’ensemble de son travail, et ose même jouer le jeu de la quasi perfection, tant les trois chansons développées font preuve d’une indéniable maturité dans la résignation, et d’une magnificence dans l’introspection. Et avec une moyenne d’un gros quart d’heure par intervention, la gageure était d’autant plus difficile à relever.

Mais elle l’est, et avec brio, dès l’entame « Ignite - Ashes », se plaçant sous des auspices de BM assez traditionnel, à la violence sourde factuelle, et aux nombreuses tergiversations placées sur un chemin de déraison. Déraison, mais pas dérision, puisque Loss échappe à tous les clichés les plus souillés du genre, en se concentrant sur l’efficacité, et la persuasion. Le chant de Larvalis est toujours aussi cauchemardesque, dans une veine à la SHINING sans perte d’humanité totale, tandis que le canevas instrumental tissé par Déhà est toujours aussi tendu, dans la gravité comme dans l’apaisement, ce qui nous permet de constater que le projet se rapproche de plus en plus de frontières très personnelles entre Black, Drone et Doom, ces deux derniers styles étant la plupart du temps occultés, pour être substitués par un Post Black vraiment novateur et écorché. La souffrance est donc réelle, et non simulée, mais le plaisir dégagé par ces trois longs chapitres est bien concret, et plus complexe qu’il n’y parait. Même si les structures sont souvent basées sur le même schéma (entame tonitruante, accalmie centrale, et digression finale en pointillés), un morceau de l’ampleur de « Despise - Pity », et ses vingt minutes de parcours au long cours fait office de nouveau mètre-étalon, tant il s’ingénie à contredire tous les préceptes du Funeral Black à grands coups de sensibilité personnelle et d’animosité. On y lit entre les lignes, et même si la lourdeur se taille la part du lion, elle est magnifiée par des lignes vocales à la puissance inhumaine, et par des riffs vraiment majestueux, aussi pesants qu’ils ne sont harmonieux. Gravité, ténèbres, arrangements épars mais conséquents (des cris au loin qui ne suggèrent rien de bon), et progression en ambition, ce huitième LP des belges est une totale réussite, qui évite tous les pièges, et en place de nouveau, histoire de s’assurer ne pas être suivi.

Mais qui pourrait suivre les pas de ces deux hommes, qui en guise de final nous livrent une homélie macabre de la trempe de « Sources - Nihil », qui plante le décorum infernal d’Hadès personnels, livrant leur propre version du purgatoire d’un homme face à ses démons ? Seul segment à vraiment jouer le jeu du vague à l’âme Funeral Doom sur une bonne partie de son crescendo, il est aussi la conclusion rêvée d’un LP varié, tergiversant pour mieux se montrer rassurant et assurant, et ne tolérant que les ingrédients les plus indispensables de chaque genre pour mieux élaborer le sien. Et cette brutale accélération finale de nous laisser face à des interrogations, nous demandant finalement quel style correspond le mieux à un travail qui se libère de tout carcan qu’on pourrait lui imposer ?

Le mieux est encore d’apprécier Loss pour ce qu’il est, la perte des oripeaux du passé pour se tourner vers un présent pas forcément plus heureux, mais au moins ressenti de tous ses sens. Et s’il est une perte pour ses auteurs, il est surtout un gigantesque gain pour ses auditeurs.


Titres de l'album:

  1. Ignite - Ashes
  2. Despise - Pity
  3. Sources - Nihil

Facebook officiel


par mortne2001 le 29/01/2018 à 14:34
85 %    480

Commentaires (0) | Ajouter un commentaire

pas de commentaire enregistré

Ajouter un commentaire


Derniers articles

Licence to Kill

mortne2001 04/06/2020

Mood Swings

mortne2001 02/06/2020

Wintersun

JérémBVL 01/06/2020

Songs For Insects

mortne2001 30/05/2020

Solstice

mortne2001 28/05/2020

The Triumph Of Steel

JérémBVL 27/05/2020

The Gathering 2006

RBD 26/05/2020

End Of Society's Sanity

mortne2001 25/05/2020

Concerts à 7 jours
Tags
Photos stream
Derniers commentaires
Humungus

4ème réédition putain !?!?
Musso n'a qu'à bien se tenir !

PS : A quand dans la Pléiade ???

05/06/2020, 13:12

Humungus

Bah écoutes, j'ai fort bien fait de ne faire aucun commentaire hier soir car tu as (d)écrit en mille fois mieux qu'elle était mon ressenti sur le sujet...
Merci Professeur Hair-dressing Curiosity.

05/06/2020, 13:10

Hair-dressing Curiosity

Je pense que c'est un tout.
S'ils n'avaient pas à ce point retourné leur veste, il y aurait eu une meilleure acceptation du look, parce qu'ils avaient un tel capital sympathie et affectif avec le public que les fans auraient évoqué ça 6 mois plus ce serait passé crème.
Mais quand (...)

05/06/2020, 12:27

Reading Bouquinerie

maLin

05/06/2020, 12:20

Reading Bouquinerie

C'est main, je viens de me délester de 46 balles. :-))))

(merci MetalNews !!)

05/06/2020, 12:20

Arioch91

Excellent ouvrage que je recommande !

05/06/2020, 07:09

Humungus

Sachant que j'ai dû les voir 3 ou 4 fois, j'ai donc eu l'immense malchance de tomber à chaque fois sur une de leurs 5 mauvaises prestations live.

The Trve Humungus.

05/06/2020, 05:22

Satan

Deux choses :
1) C'est "Whore" en non "Wore".
2) De plus, c'est le nom de l'opus qui prend des petits points (au nombre de 5) et non le titre éponyme qui s'écrit d'une seule traite.
Désolé d'être pénible mais on se doit de respecter les chefs-d’œuvre jusque dans les moindr(...)

04/06/2020, 23:18

Satan

Il est parfaitement risible que l'argument number 1 de l'époque était "ils ont coup leurs cheveux". Ça en dit long sur le degré d'immaturité de bon nombre de métalleux malheureusement.

04/06/2020, 23:05

lolo

pas mal le chat planqué dans les gradins!

04/06/2020, 15:55

Humungus

"Age tendre et têtes de con" voulais-tu dire non ?

04/06/2020, 13:07

Jus de cadavre

O'Brien est toujours dans le line-up sur Metal-archives, mais sur le post de Fisher en studio il mentionne le nom de Rutan...
"georgecorpsegrinder
Guess what I’m doing @manarecording @cannibalcorpseofficial @alexwebsterbass @erikrutanofficial #paulmazurkiewicz #robbarrett @metalbladere(...)

04/06/2020, 11:57

grinder92

Pat est sorti de prison (50000$ de caution). Je pense qu'il n'en a pas fini de ses soucis judiciaires, mais il est libre.
A-t-il composé pour le prochain album ? aucune idée...

04/06/2020, 11:47

L'anonyme

Et avec qui pour remplacer Pat 0'Brien, parce que je suppose qu'il est toujours en prison ? Erik Rutan ? D'autant plus que O'Brien compose beaucoup pour le groupe...

04/06/2020, 11:34

Hair-dressing Curiosity

Oui on ne peut pas leur retirer ça, ils ont souvent essayé de faire bouger les lignes et proposer une expérience live hors norme. Là dessus, ils ne se moquent pas des fans. Les set-list non figées en sont le premier exemple.
Un Maiden pourrait en prendre de la graîne. :-/

Q(...)

04/06/2020, 09:07

JérémBVL

Excellente chronique pour un excellent album !

03/06/2020, 18:17

Simony

Par contre l'entrée sur scène toutes lumières allumées, un petit jam et une reprise c'est assez original. Malgré tout, ça reste un groupe qui a souvent tenté des choses pour proposer un truc en plus à son public.
Après perso, j'adore Load, peut-être aussi parce que c'est le 1° METAL(...)

03/06/2020, 14:48

Jus de cadavre

D'autant plus que c'est pas mal du tout je trouve ! Et je plussoi totalement pour Global Metal, c'est un très bon docu. Bien mieux que son premier et plus connu Voyage au coeur de la bête pour moi.

03/06/2020, 14:21

Wildben

Excellent!
Super découverte, d'autant que le reste de la discographie a l'air au niveau. Le traitement des voix me rappelle parfois également Anacrusis.

03/06/2020, 14:03

Hair-dressing Curiosity

La triste époque des nuques rases, avec cette impression de reniement complet de leur ADN dans le look et le son. Je trouve ça pénible à regarder, comme de vieilles photos qu'on ressort de la boite pour mieux vouloir les replanquer sous la pile.

C'est très curieux que James ait ens(...)

03/06/2020, 13:30