Dieu m’est témoin que le Post Metal et le Post Rock peuvent autant m’ennuyer qu’un spectacle de danse contemporaine élitiste et confondant de condescendance. La plupart du temps, lorsque l’argument prend le pas sur la conviction artistique, lorsque la forme prend le dessus sur le fond. Je m’ennuie à mourir de ces digressions sans fin, qui nous resservent tièdes des menus déjà présentés par le Post Punk, le Metal atmosphérique, ALCEST, NEUROSIS, THE OCEAN, et tous les vrais créateurs qui ont un jour décidé de voir plus loin que le bout de leurs instruments respectifs. Mais heureusement, de vrais compositeurs se targuent parfois du style, non par envie ou effet de mode, mais par conséquence, incapables de se situer autrement que dans un créneau dit « Au-delà », pour définir une musique qui finalement, n’a pas d’autre nom que ses propres notes. Et dans ce cas précis, les œuvres s’avèrent magiques, luxuriantes, magnifiques, parce que véritables pièces d’orfèvrerie musicale, et donnent lieu à des éclats de joie intérieurs au moins aussi intenses que ceux éprouvés par un enfant au pied d’un sapin de Noël. Sachons donc apprécier à sa juste valeur un tel cas de figure, et plus précisément celui de la sortie du nouvel EP des parisiens de PËRL, trio d’esthètes qui n’ont pas hésité à pousser en avant leurs travaux pour nous offrir un déluge d’inspiration, butinant les fleurs du mal Post Metal, s’abreuvant à la source croupie du BM le moins sacralisé, et humant l’air pur des mélodies Post Rock pour un mariage unique, auquel sont conviés tous les amoureux d’une musique aussi créative que singulière.

Trio (Aline Boussaroque – guitare/chant, Thibault Delafosse – batterie et Bastien Venzac – basse), PËRL s’était déjà fait remarquer par un premier essai en 2013, R(a)ve, qui posait les jalons d’une démarche très personnelle, trouvant aujourd’hui un aboutissement en épiphanie. Sur une trame somme toute assez classique, les trois instrumentistes ont brodé des motifs concentriques, des itérations hypnotiques, et ont développé une structure pluriforme qui nous entraîne aux confins de plusieurs genres, fondus en un seul, le leur, qui sonne comme une union logique entre toutes les extensions remarquables d’un Rock tout aussi Metal qu’éthéré, et aussi concret qu’il n’est onirique. Composé de cinq pistes, longues mais murement réfléchies, Luminance est une source de lumière positive/négative, faisant appel au ressenti de l’auditeur, qui trouvera son propre compte en ce voyage intérieur, en forme d’introspection globale. Impossible de ne pas trouver de quoi se raccrocher dans cette fontaine de vie musicale qui explore toutes les pistes à sa portée, et qui sonne aussi expérimental qu’elle n’est vitale. On pense irrémédiablement au génie libre des HYPNO5E, et de leur dernier effort en date, Shores of the Abstract Line, pour cette juxtaposition d’ambiances différentes et complémentaires, mais aussi parfois aux irremplaçables ELEND, pour cette façon de traiter la beauté la plus pure sous un angle souillé, mais aussi à la clique des ALCEST/AGALLOCH/SOLSTAFIR en arrière-plan, lorsque l’atmosphère s’assombrit et que des nuages BM envahissent le ciel bleu. Cette formule, évidemment affranchie de toute obligation, paie, cher, et nous transporte pendant une petite demi-heure aux frontières d’un monde où tout est possible, de l’agression en brutalité sans concession à la confession mélodique à demi-mot. Et sans vouloir jouer les oracles précoces, je dois confesser que cet EP m’a profondément troublé, au point d’y voir une porte de sortie pour un Post qui n’en peut plus de se reproduire intra-muros, et risquer la consanguinité à chaque mesure.

EP certes, par le format, mais quasi LP par la richesse. Avec cinq morceaux en trente-trois minutes, les parisiens prennent leur temps et ne gaspillent pas le nôtre, puisque chacune des cinq compositions est une mine de découvertes, qui se dévoilent au fur et à mesure des écoutes dans toute leur richesse, transformant le déroulé en périple évasif. Impossible de résister à ce patchwork bouillonnant d’inventivité, et bluffant de créativité, qui sait exploiter chaque seconde pour mettre en place des idées vraiment novatrices. Et le ton est donné dès l’introductif « Himalaya (Deval, part. I) », qui nous effraie d’une guitare en expression émotive contenue, typique d’un Post Rock qui s’avoue déjà vaincu, avant de nous emballer d’une explosion de puissance vraiment tétanisante, plus symptomatique du Post BM le plus cru et ambitieux. L’ambition, tel est le moteur d’un trio qui a conscience de ses moyens, et qui n’hésite pas à en faire démonstration, pendant sept minutes et quarante-et-une secondes de maltraitance musicale amalgamant la véhémence, la douceur, la violence et la subtilité en un ballet enivrant de sensations maîtrisées. Bénéficiant d’une production gigantesque, mettant en relief les détails d’arrangements vraiment indispensables, PËRL se joue des pronostics, et se place en quelques instants dans le peloton de tête des formations à suivre, en se rapprochant dangereusement des travaux les plus aboutis d’HYPNO5E sans pour autant les singer. Crises d’épilepsie Black, accalmies Post Rock, pour un crescendo putride de délicatesse formelle et de déliquescence inhabituelle, dans un tourbillon mettant en avant les capacités vocales inouïes d’Aline, qui fait montre d’un talent gigantesque pour donner corps à ses mots, en utilisant toute sa palette d’interprétation. Caressante, bousculante, horrifiante, la vocaliste/guitariste s’affirme comme une frontwoman de l’outrance, toujours adepte de l’intonation juste, sans jamais en rajouter ni dans la harangue ni dans le pathos. Une vraie découverte, mais elle n’est pas seule, et la section rythmique qui la soutient n’a rien de seconds rôles embauchés pour l’occasion…   

« Ka », fait plus que confirmer, il étend le champ des possibilités, et explore celle d’une longue intro qui nous plonge dans un enrobage de notes cristallines, de fouettés de crash, et d’arrangements venteux pour soudainement nous transcender d’une rythmique binaire posée qui s’accorde le temps nécessaire avant de laisser un énorme riff redondant occuper l’espace, riff dont le chaos est nuancé par des nappes vocales planantes dignes d’un DEFTONES spectral. « Séléné », médian, est sans doute le morceau le plus abordable du lot, mais en représente aussi une sorte de tentative de séduction, tant sa mélodie nostalgique se love au creux de nos oreilles avec une délicatesse remarquable. Et pourtant, on y trouve aussi toutes les composantes d’un groupe décidément très versatile, qui sait remplir le silence de cris et de poussées de volume, et blanchir le chaos d’une soudaine envie de quiétude harmonique.

De ce point de vue, « L’Homme à L’Elephant Blanc », partagé avec Faustine Berardo (artiste multicartes dont je vous encourage à découvrir l’univers décalé) est une parfaite démonstration de ces envies d’ailleurs de trois musiciens qui osent un Rock à consonances presque Pop, suggérant une rencontre nocturne entre MUSE et MALEMORT. Et en longue conclusion, « Jhomo Langma (Deval, part. II) », deuxième partie du diptyque inauguré en ouverture, se pose en épilogue logique d’un EP magnifique, qui prouve avec beaucoup d’humilité et d’intelligence que lorsque le travail accompli est d’importance, les étiquettes s’effacent d’elles-mêmes pour laisser l’art s’exprimer. Celui pratiqué par les PËRL sur Luminance est d’un équilibre et d’une fragilité incroyables, et se montre pourtant d’une solidité fascinante. Sans pouvoir vraiment les situer en convergence d’un Post Rock pugnace, d’un Post BM tenace et d’un Post Metal fugace, l’auditeur se souviendra d’un voyage sans carte, et avec une possibilité d’oubli sans retour qui finalement, ne s’imposera pas vraiment. Une œuvre hors normes, une musique qui stimule les sens, mais qui se montre efficace, pour un renouveau qui semble avoir de belles nuits devant lui.


Titres de l'album:

  1. Himalaya (Deval, part. I)
  2. Ka
  3. Séléné
  4. L'homme à l'éléphant blanc (feat. Faustine Berardo)
  5. Jhomo Langma (Deval, part. II)

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par mortne2001 le 03/12/2017 à 17:42
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