Etre Grec de nos jours n’est pas chose facile…Entre un chômage galopant qui se gangrène aux alentours des trente ou quarante pour cent, une opposition gouvernementale constante défiant le sacro-saint patriarcat Européen par de fréquentes provocations envers l’Allemagne via l’ancienne dette de guerre nazie, et une population qui ne sait plus où donner de la confiance, entre les anti-austérité et les pro-stabilisation économique, la liberté de création se retrouve peut-être comme la seule alternative à un avenir morose, peu propice à l’imagination et aux dérives oniriques, qui sont les seules à vous permettre d’échapper à une sinistre condition de laissés pour compte de la ruine…

Un système qui se condamne à tourner en rond, comme le serpent d’Eden qui roulait sa queue pour fourcher sa langue autour d’une pomme que le peuple désire croquer comme pêché ultime ?

Possible…Mais en ces temps de crise qui enfonce encore un peu plus les enfants du Pirée dans les abysses de la dépression, seule la musique et l’art en général ont encore une chance d’offrir autre chose qu’un futur de carte postale que les touristes agglutinés autour de l’Acropole enverront machinalement à leurs amis qui ne les liront pas…

Ambiance, ambiance, c’est dans celle-ci que le trio HAIL SPIRIT NOIR dispense ses albums à intervalles réguliers depuis sa formation en 2010 sur les cendres de TRANSCENDING BIZARRE et REX MUNDI. Après un Pneuma qui avait subtilement attiré l’attention sur eux, un Oi Magoi qui se laissait dériver au long d’une sinuosité Jazzy assez étrange, Hans (synthé), Theoharis (guitare et chant) et J.Demian (basse, guitare acoustique) reviennent passer le cap difficile du troisième effort, sans pourtant donner l’impression d’en faire.

Pour les néophytes, qui sont sans doute encore assez nombreux, HAIL SPIRIT NOIR est une créature étrange, qui plonge son regard dans des influences miroir disparates, situées en convergence de mouvances contraires. Une association contre nature entre le progressif des 70’s, le Black Metal moderne des années 90, le Post Rock sans époque, qui assimile le tout pour en extraire un nectar qui a la douceur du Xérès et l’arôme prononcé de l’ouzo dilué dans l’eau.

En gros, une substance liquoreuse un peu douce-amère, que l’on a du mal à expliquer et à décomposer, mais qui procure une douce ivresse pour peu que l’on s’abandonne à ses effluves.

Le premier album, Pneuma, jetait les bases, et exprimait la liberté de ton. Oi Magoi la conservait, mais se libérait des carcans en explorant les méandres d’un Post Black à tendance jazz discrète, histoire de ne pas se répéter. Mayhem in Blue, c’est un peu le Rhapsody in Blue des Grecs, avec un Gershwin qui aurait laissé sa place de conducteur à Ian Anderson ou Syd Barrett, pour se plonger dans la culture d’une décennie de progressif/psychédélique pas si planant que ça, aux images hallucinatoires très prononcées, et…diurnes. L’enivrement sans surdose, et l’oubli sans la dépendance. Mais il est clair qu’une fois de plus, HAIL SPIRIT NOIR a joué la carte de la diversité sans tomber dans le piège de la perdition dans l’hétéroclisme trop prononcé, puisque son troisième album est d’une cohérence indéniable, même dans ses moments les plus flottants…

On pense parfois à OPETH, à KATATONIA, aux délires des NACHTMYSTIUM, FLEURETY, ou même à un VIRUS moins monolithique et sûr de lui, et évidemment au passé TRANSCENDING BIZARRE des musiciens. En gros, une synthèse de tout ce que le Black, l’occulte, le Doom, et l’avant-garde ont pu produire de plus original et viable depuis une bonne vingtaine d’années.

Car délirer et se laisser seul maître à bord, c’est bien, encore faut-il savoir garder le bon cap pour arriver à bon port, même si celui-ci est au milieu de nulle part…

Comme tout groupe utilisant le BM comme argument et non comme philosophie, les moments les plus convaincants de ce troisième album ne sont pas faits de blasts, de hurlements stridents et de riffs circulaires. Ils s’organisent plutôt autour d’instrumentations bizarres, se satisfaisant d’une flûte, d’un orgue Hammond purement seventies, et de mélodies alambiquées. La puissance n’est donc pas à chercher du côté de la brutalité, mais plutôt dans ces instants de fausse frivolité qui sont finalement les plus enrichissants.

Parfois, les deux tendances s’entremêlent dans un canevas parfaitement ouvragé, comme sur l’ouverture plutôt franche et rapide de « I Mean You No Harm », lâché en éclaireur et synthétisant parfaitement le sens de l’aventure psychédélique des seventies et le BM grouillant scandinave de la fin des nineties.

Up tempo qui dégénère en crises de blasts aigues, riff franc souligné d’arrangements cosmiques, chant abrasif qui ne se perd pas en conjectures, c’est visiblement le « hit » de l’album, en tout cas la composition la moins capricieuse qui saura séduire les plus assoiffés de violence et qui aura l’impact le plus immédiat sur scène.

Mais « Mayhem in Blue » a tôt fait de rétablir la balance du déséquilibre, et oppose des sonorités de flûtes à une ambiance délétère, justifiant en moins de huit minutes l’appellation incontrôlable « Progressif », avec son climat singeant les délires de JETHRO TULL/ MAGMA et les irritations cutanées de MAYHEM/OPETH.

Longue suite qui instaure des couleurs sombres délavées et un mystère presque palpable, c’est la transposition en musique du rituel étrange ornant cette superbe pochette et qui soulève beaucoup plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Cordes, vents, interludes apaisants mais inquiétants et mélodies surannées….

Le carnaval du bizarre qui ne doit pourtant rien à CATHEDRAL mais qui paie sa dime aux YOUNG GODS éclate sur l’homérique (question de mythologie) « Lost In Satan’s Charms », qui effectivement nous perd le long de son labyrinthe du passé/présent. Longue intro grandiloquente et processionnelle, striée de piques de cordes discrètes mais métronomiques, et puis l’entrée des percussions annonce un passage dans une autre dimension, celle où le Black et le Metal progressif peuvent cohabiter sans se marcher sur les nerfs.

Et si la double grosse caisse trop compressée vient oppresser les déviances les plus légères, on pardonnera vite cette erreur de production flagrante au vu des idées exposées, qui se veulent reflet négatif les unes des autres. Guitare typiquement NWOBHM, chant véhément, tierces, accélérations, abrutissements via des couches superposées, insertion d’un banjo sorti de nulle part, c’est sans doute le morceau phare de ce troisième LP qui l’admet d’ailleurs implicitement.

Et qui est contredit explicitement par un final aussi incongru que délicieux, avec ce sublime « How To Fly In Blackness », qui n’est que délicatesse harmonique, et qui revient aux fausses sources du FLOYD de Gilmour, tout en caressant l’espoir d’un renouveau mélodique abstrait à la OPETH/YES. Guitare orientale, couches de synthé envahissantes, c’est un épilogue en demi-teinte qui laisse une impression vraiment bizarre, et qui tout en affirmant ce qui a déjà été énoncé, offre des perspectives absconses et différentes….        

 

Avec Mayhem in Blue, HAIL SPIRIT NOIR change tout en restant le même concept imprévisible, capable de muter sans changer de peau d’album en album.

Oubliées les volutes jazz de Oi Magoi, bonjour aux sonorités moites d’il y a quarante ans, et ceci, tout en gardant son propre ADN intact en cas de clonage qui serait impossible à mener à bien. Un disque envoutant, comme d’habitude, aussi violent qu’il n’est en paix avec lui-même, et qui échappe une fois de plus à toute catégorisation trop fermée.

 La Grèce, ses musiciens, et son avenir flou en pointillés. Un enfer pavé de flots bleus qui vous envoie au ciel tout en vous promettant le retour de Lucifer sur terre…


Titres de l'album:

  1. I Mean You Harm
  2. Mayhem in Blue
  3. Riders to Utopia
  4. Lost in Satan's Charms
  5. The Cannibal Tribe Came from the Sea
  6. How to Fly in Blackness

Bandcamp officiel



par mortne2001 le 06/11/2016 à 10:45
85 %    324

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