Dès que l’on aborde le sujet du Post Black et à fortiori de son extension la plus bâtarde le Blackgaze, les langues se délient, mais les esprits se ferment. Il semblerait que ce « nouveau » courant suscite autant de passion que de rejet, mais que les deux formes de réactions soient aussi virulentes l’une que l’autre. Il suffit pour comprendre les tenants et aboutissants du débat de prononcer le nom de DEAFHEAVEN pour assister à un concert de vomi de bile ou de louanges…Et si les AVAST peuvent se réclamer quelque part de l’héritage de ce groupe, ils n’en sont pas pour autant des parents proches, puisque leur musique semble se vouloir combinaison de plusieurs tendances, et surtout, assez fidèle à une éthique de confrontation violence/harmonie, qui ne tombe à aucun moment dans la facilité bruitiste ou la vacuité contemplative. D’ailleurs, je mets quiconque au défi de ranger ces norvégiens dans une case bien précise, puisque leur premier album longue-durée échappe à toute catégorisation, se voulant aussi mouvant qu’une harmonie perdue dans les limbes de l’oubli, mais à la fois aussi rigide qu’un dogme occulte énoncé pendant une cérémonie. Mais une fois encore, loin de considérations musicales et bien avant d’avoir écouté la moindre note de ce Mother Culture, c’est sa pochette qui m’a interpellé. Une sublime pochette en noir et blanc, au graphisme enfermé dans le passé, et à la pose sublime de sérénité, qui provoque toutefois un sentiment de malaise, comme lorsqu’on regarde la morte en face pour la première fois. Le début, la fin, le bonheur, la tristesse, la douceur, la violence, autant de concepts contradictoires qui finalement balisent assez bien le contenu d’un album aux contours flous, qui semble s’évertuer à illustrer la dualité de la vie et de l’humanité avec plus d’acuité que ses contemporains. Ce qui est d’ailleurs la thématique principale de ses textes…

Mother Culture est une fable apocalyptique sur l’avènement et la chute de la civilisation humaine, et la façon dont elle a surexploité les ressources naturelles de sa planète, pour se retrouver aujourd’hui dans une situation dramatique d’extinction programmée. Inspiré de la nouvelle philosophique de Daniel Quinn, Ishmael, ce premier LP est d’une haute teneur en opposition, et le fruit du travail d’un groupe qui a murement réfléchi ses compositions pour leur offrir une logique émotionnelle, et une densité intemporelle. Fondé en 2015 à Stavanger, ce collectif norvégien (Hans Olaf Myrvang - basse/chant, Trond Salte & Ørjan Kristoffersen Lund - guitares et Stian Steensnæs - batterie) a d’abord pris le temps de de se présenter en publiant un premier EP éponyme en 2016, se limitant à deux entrées pour ne pas trop en révéler. Mais on saisissait déjà à l’époque des envies d’autre chose, sans vraiment savoir quelle direction les AVAST allaient emprunter. Des éléments de réponse nous sont donc apportés aujourd’hui, via les 6 titres de ce premier album, qui fort de ses qualités plurielles se définit comme un excellent album de Post Black à tendance traditionnelle, mais qui parvient tout de même à trouver un parfait équilibre entre vision progressive et envie de se rattacher aux racines nationales du genre, pour aboutir à un mélange relevé de sonorités purement BM et d’harmonies asséchées typiques du Post Metal le plus mélodieux et nuancé. Et le groupe semble être à l’aise dans ce créneau médian, puisque chaque composition de ce Mother Culture est une finalité à lui seul, tout en s’intégrant à un tout conceptuel.

La fin de l’humanité donc, l’impossibilité de s’extraire d’une condition préprogrammée, l’avidité prenant le pas sur le cognitif, et l’inéluctabilité d’un destin qui nous condamne de facto à la disparition. Tels sont les ingrédients d’une œuvre qui ne sombre jamais dans la complaisance, mais qui étale ses arguments de manière à les agencer artistiquement. Si certains faits nous entraînent sur la piste d’un Post BM classique, notamment au niveau de la confrontation permanente entre violence et apaisement, et cette façon de laisser des harmonies s’envoler au-dessus d’un ciel chargé, l’ensemble du travail accompli se veut beaucoup plus complexe qu’une simple relecture des travaux antérieurs, en témoigne l’ouverture progressive et hypnotique de « Mother Culture », le morceau le plus long de l’album, mais aussi l’un des plus violents et assourdissant. Car après une intro cryptique, les blasts occupent le terrain, le chant est symptomatique de la vague norvégienne de BM des années 90, et l’on peine même à saisir la teneur d’un riff qui semble bloqué sur une gravité de fond, qui se fond d’ailleurs dans une rythmique percussive. C’est alors que les mélodies s’intègrent à ce contexte chaotique, prenant forme autour d’harmonies planantes, qui modulent la véhémence ambiante pour donner au titre des allures de ballet infernal en forme de fin du monde annoncée. C’est assez bien joué de la part des AVAST d’avoir choisi le morceau le plus connoté pour nous introduire à leur monde, et tout ça nous guide sur une piste inédite, dont on suit la trace avec appétit. D’autant plus qu’ils rentrent en contradiction pratiquement immédiatement avec cette assertion, en plaçant l’atmosphérique « The Myth » sur le passage, qui fausse les calculs de son ambiance Post Metal. Riff accrocheur, rythmique cassée, et ancrage dans l’inconscient collectif des défricheurs de terrain Post Rock, à tel point qu’on a parfois le sentiment d’écouter LES DISCRETS ou VATTNET dans une version expurgée tout à fait crédible.

Mais plus l’album avance, et plus les données deviennent précises, et cette perpétuelle opposition entre cruauté musicale et beauté pastorale devient alors une norme, à tel point qu’on imagine bien les norvégiens rejoindre l’écurie des Acteurs de l’Ombre, qui seraient certainement ravis d’accueillir en leur sein le quatuor. « Birth Of Man », reprend peu ou prou les recettes de « Mother Culture », de façon plus synthétique, mais c’est alors que l’imprévisible « The World Belongs to Man » dessine d’autres lendemains, en s’aventurant en terre Post Hardcore, suggérant même une affection particulière pour NEUROSIS et ses lancinances obsédantes. De la pluralité donc, pour une œuvre qui refuse de se voir figée dans la pierre, et beaucoup d’idées évidemment, mais aussi de la constance dans la qualité. Il est aussi intéressant de constater l’opposition factuelle des morceaux, lorsqu’en final « The World Belongs to Man » se transforme en « Man Belongs to the World », traduisant un fatalisme de circonstance, et surtout, une prise de conscience que cette planète sur laquelle nous vivons ne nous appartient nullement, mais qu’elle avait accepté de nous héberger jusqu’à ce qu’elle soit obligée de se débarrasser de nous. Sur cet épilogue en testament, les guitares serpentent, le tempo s’assouplit, et si la voix toujours aussi écorchée de Hans Olaf Myrvang n’infléchit pas ses harangues, la guitare ose des arpèges oniriques, comme pour nous préparer à un dernier voyage vers l’oubli…

Si AVAST peut évidemment être considéré comme un groupe de Post Black dans le sens le plus littéral du terme, ses membres appartiennent à cette catégorie de musiciens qui ne se contentent pas d’effleurer la surface, et qui vont chercher dans les profondeurs de l’inhumanité leur inspiration. De fait, Mother Culture est l’une des plus belles nécrologies à l’échelle mondiale qui puisse exister, et la bande-son parfaite d’une extinction que rien ne viendra enrayer.               


Titres de l'album :

                             1.Mother Culture

                             2.The Myth

                             3.Birth of Man

                             4.The World Belongs to Man

                             5.An Earnest Desire

                             6.Man Belongs to the World

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par mortne2001 le 18/11/2018 à 14:20
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