Of Harm and Salvation

Maladie

23/02/2018

Apostasy Records

Avec un cas d’école pareil, deux solutions se présentent à moi. Vous signer une chronique qui fera passer le plus long de mes laïus pour une note de synthèse, ou partir en improvisation totale sur une dizaine de lignes pour tenter de cerner le mystère d’un groupe qui ne s’est jamais vraiment révélé autrement que par une versatilité excessive, et une brutalité déformée. Sachant que je suis plutôt du genre disert, la seconde solution paraissait la moins évidente, mais vous noyer sous mes divagations interprétatives ne paraissait pas à même de rendre hommage à un ensemble aussi libre qu’inclassable. Et dans ce créneau désormais surchargé du Black Metal à tendance expérimental, les MALADIE font office de trublions ultimes, renvoyant les DEATHSPELL OMEGA à leurs chères études classiques…Mais sont-ils encore un groupe, ou bien un concept abstrait s’articulant autour de la complicité fugace d’un collectif de musiciens à l’inspiration aussi débridée que sauvage ? La question se pose, et au jugé d’un line-up qui défie toute configuration d’usage, la réponse n’est pas la plus facile à trouver…Mais précisons d’emblée qu’en adoptant la forme d’une créature polymorphe à huit ou neuf têtes (selon les renseignements et sites), les allemands n’ont pas choisi la voie la plus facile, et se rapprochent de fait de nos chers MAGMA, menés par un Christian Vander au verbe particulier et à la frappe créative, sans pour autant partager des accointances musicales qui n’ont pas lieu d’être…hors de cette liberté de ton qui rend les deux projets aussi inclassables l’un que l’autre. Mais nommons ces étranges praticiens puisqu’il faut bien éclairer votre lanterne encore un peu faible pour illuminer les ténèbres…Nous retrouvons donc aux postes-clés et en tant qu’accompagnateurs Björn Köppler (guitare), Mark Walther (guitare), K Olaz (guitare), Alexander Wenz (chant), Déhà (piano, violoncelle et chant), Tobias Blach (batterie), Moritz Grenzmann (basse) et Hauke Peters (saxophone), qui avec Of Harm and Salvation nous offrent un troisième album aux allures d’Arlésienne, tant leur démarche est difficile à suivre, et aussi évanescente que violente…

L’octogone mystique a donc décidé de poursuivre ses travaux d’expérimentation, tout en adoptant une nouvelle optique résolument plus cohérente. Si par le passé, et sur les deux albums antérieurs (…Plague Within en 2012, …Still en 2015), la tendance était un peu au racolage aléatoire et au collage hétéroclite façon puzzle assemblé presque au hasard pour tenter de reproduire une image abstraite mais fidèle, …Of Harm and Salvation solidifie le moule tout en conservant la liberté de production qui s’articule toujours autour de très longues compositions. Il est donc dès lors très compliqué de décrire ce maelstrom de sons qui s’agencent de façon logique, tout en conservant ce sentiment d’improvisation sur le moment, sans tomber dans le détail hors-contexte qui ruinerait tout effet de surprise au néophyte. Mais avec l’adjonction de cordes dans un contexte purement BM, la pratique polyglotte qui consiste parfois à répéter la même litanie dans plusieurs langues différentes, la multiplication des voix qui s’entremêlent comme dans un rêve/cauchemar sans issue réelle, et l’intrusion à intervalles réguliers d’un saxo qui utilise toutes ses nuances, vous avez déjà un aperçu plus ou moins fidèle de la folie musicale qui vous attend, et qui permet au Black de s’orienter vers des chemins différents. Prenez en compte le fait que certaines des compositions dépassent allégrement les dix minutes, en s’enivrant d’un affranchissement de genres, et vous aurez à peu près toutes les armes pour affronter un album aussi obscur que lumineux, et aussi abscons qu’il n‘est épidermique. L’art de la construction en gigogne atteint là une sorte d’apogée, et il est aussi facile de succomber au charme de ce troisième album que d’y rester complètement réfractaire. Il faut faire un réel effort de compréhension pour s’immerger dans ces flots d’inventivité, qui n’hésitent pas à faire flotter des nappes de clavier sur des vagues de blasts chauffés à blanc, mais si l’apnée vous guette, la respiration que vous y prendrez en sortant la tête de l’eau vous irriguera le cerveau et vous permettra de distinguer des dimensions parallèles parfaitement splendides.    

D’autant plus que même en version concentrée (ce qui en langage MALADIE signifie quand même une bonne huitaine de minutes), le groupe propose quand même un maximum d’idées, qu’ils parviennent à condenser en un déferlement de puissance pas si nihiliste qu’il n’en a l’air. Ainsi, le terrifiant « Oblivio », sous des atours purement véhéments se permet quand même une cassure centrale pleinement Folk, sans l’instrumentation acoustique pénible, mais avec des volutes de saxo terriblement 80’s dans le fond et la forme. On pense dans ces moments-là à un mélange assez futé entre le SOLEFALD le plus abordable et le SHINING le moins « débordable », sans que le collectif allemand ne perde son identité en route. En enrichissant ses trames instrumentales de nappes de chant versatiles, passant d’une gravité sentencieuse à une âpreté malicieuse, les musiciens permettent à leur musique de s’aérer sans risquer le courant d’air, et osent même les silences lourds de sens, en un élan de narration nous plongeant en plein dans un monde fait de bric et de broc, mais proprement rangé. Quelques phrases en français, des arrangements bruitistes et percussifs, avant une remontée de haine qui propulse une rythmique atomique au premier plan, histoire de revendiquer cette étiquette BM qui leur colle à la peau. Mais cette dualité qui pousse l’ensemble à oser un progressif vraiment hors norme trouve son acmé sur les trois segments les plus développés de l’album, qui accumulent les plans tout en sachant très bien quelle direction adopter. Ainsi, si « Depugnare » joue volontiers la carte de la nuance, en tentant le hold-up Heavy/Black mélodique avec flair, « Abominaris » se targue volontiers d’un Ambient beaucoup plus sombre, sans vraiment opter pour une direction précise. On pense à une sorte de Doom progressif qui refuserait les codes les plus usés du genre, ou à un BM théâtral, aussi inspiré par MAYHEM que par ARCTURUS, proposant des angles d’approche convergents/divergents, et qui userait de moyens vocaux vraiment dramatiques pour instaurer une atmosphère déliquescente. 

« Profunditas », en presque treize minutes synthétise tous les préceptes avancés, et joue une fois encore avec ces incarnations vocales, tandis que les guitares multiplient les arabesques, les riffs lourds de sens, les harmonies en solo d’une rare pureté Metal. Mais « Renuntiatio », en embuscade, nous ramène vers des territoires brumeux, et verse dans la grandiloquence assumée, comme une tragédie grecque sortie de son contexte pour illustrer la bande sonore d’une pellicule oubliée des années 80. Richesse instrumentale, expression corporelle transposée dans une gestuelle musicale, et final en homélie de conclusion, qui d’un piano fragile nous entraine sur une apogée harmonieuse et doucereuse, comme si la porte des secrets se devait d’être refermée avec précaution. Mais cette musique si étrange, aussi brutale qu’elle n’est ciselée, ponctuée de didascalies instrumentales en garde-fou est décidément l’une des plus belles surprises de ce début d’année, et confirme le singularisme d’un groupe qui a choisi pour baptême un avertissement des plus effrayants. Et de fait, MALADIE s’apparente tout autant à un virus hautement contagieux, qu’à une bactérie capable de sauver votre organisme d’une mort certaine par ennui. L’ennui ici n’existe pas, et si la logique semble parfois aléatoire, Of Harm and Salvation brutalise avant de soigner, et écorche avant de panser les plaies. Un exercice de style qui pourra paraître redondant aux plus simplistes, mais qui sera vraiment cathartique pour les plus téméraires.


Titres de l'album:

  1. Desiderium
  2. Depugnare
  3. Oblivio
  4. Abominaris
  5. Progressus
  6. Profunditas
  7. Renuntiatio
  8. Alteramentum

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 02/03/2018 à 12:55
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