Protected From Reality

Living Death

21/07/1987

Aaarrg Records

Groupe Allemand fondé fin 1980 par les frères Reiner. Après une première démo en 1982, ils sortent leur premier album en 1984 sur le label Earthshaker, Vengeance Of Hell. Groupe typique de la première vague speed-metal venant d’Allemagne, ils évoluent petit à petit vers un thrash plus élaboré, ce qui causera la désaffection du public. Apres un ultime album, World Neuroses, le groupe se scinde en deux factions, LIVING DEATH qui continue d’un coté, et SACRED CHAO de l’autre. Les deux groupes splitteront peu de temps après, dans l’indifférence générale.

 

A l’époque, lorsque j’avais replongé mes oreilles dans les profondeurs de cet album, j’avais commencé ma chronique de cette façon. Il faut dire qu’en ces temps reculés où je commençais ma carrière de scribouillard du net, j’avais des règles à suivre. Dont un petit laïus de présentation. J’avais aussi la contrainte de 1500 signes minimum, que je respectais au signe près, et c’est ainsi qu’en tombant sur mes écrits les plus anciens, vous seriez certainement troublé de ma mesure, abandonnée depuis longtemps. Cette mesure me permettait une certaine concision au regard des nouveautés, pas toujours obligatoirement annoncées par un débordement verbal intarissable, mais elle trouva vite sa limite lorsque je commençais à aborder le cas de sorties plus anciennes, d’albums cultes, dont parler me démangeait au plus haut point. Et ce fut d’ailleurs la première de mes chroniques dites « vintage », et pour une simple et bonne raison : cet album est selon moi, trente-trois ans après sa sortie l’un des manifestes Thrash les plus définitifs d’Allemagne, et du monde en général. Comme vous le savez, le Thrash est mon talon d’Achille, mieux, ma madeleine de Proust. Lorsque j’ai commencé mon apprentissage du Metal dans les années 80, mes inclinaisons à la pondération m’ont évidemment mené sur le chemin des plus grands, des icônes, des références absolues. Ainsi, j’entamais mon apprentissage par les enseignements Heavy de MAIDEN, SAXON, DIO, les décharges électriques d’AC/DC, de KIX, les moues lippues de MÖTLEY CRÜE, et les séductions soft et mélodiques de BON JOVI ou NIGHT RANGER. Mais rapidement, la quadrature du cercle me fit tourner en rond, puisqu’il m’en fallait plus. En bon fan de films d’horreur que j’étais, j’exigeais plus de violence, plus de sang, plus de ténèbres, quelque chose qui me donne le frisson pour la nuit. Alors, comme il n’y a jamais de demi-mesure qui soit valable, j’entamais mon périple dans les ténèbres avec SLAYER et VENOM, avant de découvrir les nuances de METALLICA, EXODUS, ou de sombrer dans la débauche proposée par KREATOR, DESTRUCTION et SODOM. Et autant le dire, si les californiens menés par Tom Araya m’ont laissé sur le cul avec la précision diabolique de leur Reign in Blood, c’est bien le Thrash allemand dans toutes ses approximations qui m’a rendu accro.

Le Thrash allemand à l’époque, ce sont quelques figures de proue. KREATOR, SODOM et DESTRUCTION évidemment, mais aussi d’autres, moins exposés, plus confinés, TANKARD, DEATHROW, et bien sûr…LIVING DEATH. Et c’est aussi la raison pour laquelle j’ai laissé en introduction mon préambule de l’époque. En effet, back in 1986, je n’avais alors aucune raison de me focaliser sur ce petit groupe de Velbert qui ne semblait pas vraiment convaincu par son Speed pépère et ses accélérations raisonnables. Oh, je ne pourrais affirmer le contraire, le morceau « Hellpike » sur la célèbre compilation Speed Kills m’avait légèrement hérissé le poil, mais la sensation était plus polie qu’autre chose, car le Metal développé par les allemands n’avait rien de vraiment transcendant, en tout cas en prenant en compte les critères définis par DESTRUCTION. Mais en 1987, le Thrash avait franchi un autre palier, et le Metal en général aussi. 1987, l’année d’Appetite For Destruction, Among The Living, Keeper Of The Seven Keys Part I, Into The Pandemonium et Scream Bloody Gore. Le métal est en plein boom depuis deux ans aux Etats-Unis, et la suprématie Thrash se partage entre les U.S.A. et l’Allemagne. Soit EXODUS, SLAYER, METALLICA et MEGADETH d’un côté et KREATOR, DESTRUCTION, SODOM et LIVING DEATH de l’autre. Le clash des titans, chaque pays revendiquant l’accès au trône. Le Thrash allemand n’a jamais été réputé pour ses prouesses techniques ou sa délicatesse de composition, des albums comme Sentence Of Death, Obsessed By Cruelty ou Pleasure To Kill sont là pour le prouver. Et c’est bien ça le problème. Alors quand LIVING DEATH se pointe à un moment aussi crucial que la sortie de son troisième album, autant dire qu’il n’est pas vraiment attendu au tournant. Et pourtant il va injustement se prendre le virage dans la gueule. Tout ça parce qu’il va sortir le meilleur album de Thrash allemand jamais réalisé. Mais tout est relatif disait Einstein…

 

D’abord, la pochette. Pas de sang, pas de cartouchières, pas de monstre, pas de poses débiles avec bracelets cloutés. Une maison, juste une maison, mais un dessin. Le genre de dessin qui fout les foies. La vraie maison est sur la pochette arrière, aussi glauque que sa représentation picturale. Avec le groupe en avant-plan, genre on est pas contents, mais on sait ce qu’on fait la. Et le titre. Pas de death, ni de blood, ni de satan encore moins de metal. Protected From Reality. Et la musique à l’intérieur est aussi hermétique. Alors on écoute. On écoute, et on comprend vite que quelque chose s’est passé dans la tête des allemands pour les transfigurer à ce point. Exit la gentille ambiance Speed Metal des deux LPs précédents, et bonjour l’apnée dans la fournaise Thrash la plus brûlante et fondante. Et l’écart qui sépare Protected From Reality de Metal Revolution est à peu près aussi énorme que celui distanciant Kill’Em All d’And Justice For All. Sauf qu’à contrario des californiens de METALLICA, les allemands de LIVING DEATH n’ont laissé macérer leur progression qu’une petite année. De quoi se poser bien des questions, à peu près les mêmes que se sont posées les fans de NAPALM DEATH en passant de Hatred Surge à Scum…Je tiens cependant à prévenir de la même façon le néophyte n’ayant jamais écouté l’œuvre que le passionné la connaissant plus ou moins : mon avis sur la question est soumis à une haute subjectivité. Je suis totalement conscient qu’au regard des critères imposés par la qualité des travaux antérieurs, ce troisième album ne passe pas la rampe, et ce, pour plusieurs raisons, très objectives quant à elles. D’une, la production de Ralph Hubert très connotée, a rebuté tous les amateurs d’un Thrash plus franc et plus ample, ceux justement tombés sous le charme de la profondeur du Rick Rubinien Reign in Blood, ou ayant toujours craqué pour la limpidité d’un Flemming Rasmussen. Mais le travail d’Hubert était justement la trademark de son label, mais aussi son ambition artistique. On en retrouvera les caractéristiques sur les trois premiers albums de son propre projet, MEKONG DELTA, dont deux figures inconnues à l’époque, Frank Fricke et Reiner Kelch feront partie, alors même qu’ils battaient simultanément pavillon pour…LIVIING DEATH. Et avec le recul nécessaire, il n’est pas incongru de comparer Protected From Reality à Mekong Delta ou The Principle of Doubt.

Car outre le partage des intervenants, l’approche était la même, les délires classiques slaves en moins. Et que l’on aborde les qualités ou les défauts de ce troisième album de LIVING DEATH, les points d’accords sont les mêmes. Un son étouffé, aux graves retenus, des aigus sifflant, des médiums oppressants, et surtout, une absence totale de riff porteur pour des morceaux qui visiblement…n’en avaient pas besoin. Car à l’image de ces films qui se dispensent d’un scénario touffu, Protected From Reality misait tout sur l’ambiance, à l’image de cette pochette et de cette maison, glauques, perdues au milieu de nulle part, et fort peu rassurantes. On prend conscience de ce malaise dès « Horrible Infanticide (Part One) ». Ce groupe qui basait toute sa philosophie sur des plans simples, mélodiques et mémorisables s’est soudainement transformé en machine de cauchemars, avec des guitaristes saccadant à outrance sans se soucier d’un quelconque lick gluant. Mais la simplicité n’était plus de mise en 1987, il fallait jouer l’outrance, et la complexité pour impressionner les masses. METALLICA le savait déjà, mais attendra un an avant de mettre la théorie en pratique, avec beaucoup plus de succès. Et les ingrédients qui avaient fait de LIVING DEATH un groupe de Speed lambda tout à fait anonyme avaient alors tous disparu, à l’exception des traces encore patentes décelables sur « War Of Independence », seule orgie mélodique du vinyle, et morceau préféré de ses détracteurs. Non que je n’apprécie pas cette tranche d’harmonie, et j’admets même qu’elle propose un point d’orgue tout à fait honorable, mais laissez-moi lui préférer la mystique suffocante de « Vengeance (Horrible Infanticide Part Two) », titre infâme que nul autre groupe n’aurait pu composer. Les hurlements de Thorsten "Toto" Bergmann atteignent un paroxysme que même le vénéré Paul Baloff n’aurait pu approcher des cordes vocales, montant dans les aigus avec une inconscience rare, pour s’éloigner des sempiternels grognements virils du genre. Avec un tel vocaliste à sa tête, pas étonnant que le groupe ait dû affronter une telle levée de bouclier. Bergmann ne crie pas, il hurle, il s’arrache la gorge pour tenter de rester au même niveau que les guitares dans le mix. D’un tempo raisonnable, et assez constant, cet album ne manquait pas de tenter aussi des choses plus lourdes et conséquentes. Ainsi, « The Galley », à l’arythmie martelée par Atomic Steif reste un sommet de Thrash malsain et souffreteux, vertige immense d’un groupe qui ne sait pas trop où il va, qui expérimente, et qui finit par inventer de nouveaux critères de jeu. A l’inverse, le quintet se permet une incursion sur le terrain très dangereux de l’instrumental, en osant les harmonies acoustiques plus prononcées sur le délicat, mais pervers « Wood Of Necrophiliac ». L’expérience est réussie, et la cassure presque imperceptible. Pourtant, cette cassure est effective dès les premières minutes, et spécialement lorsque le duo basse/batterie laisse exploser « Manila Terror ». Entendons-nous bien, depuis plus de trente ans, j’ai dévoré des milliers d’albums du genre, découvert des centaines de groupe, mais personne n’a encore réussi à reproduire la montée en puissance dantesque de ce morceau au riff complètement perdu dans les limbes, si ce n’est SEPULTURA, en version plus propre, sur Beneath The Remains.

Asymptomatique de la vague de Thrash allemande de la seconde moitié des années 80 à l’époque, Protected From Reality est aujourd’hui devenu un signe précurseur de la transformation de la scène nationale aujourd’hui. Il anticipe donc avec beaucoup d’exactitude les turpitudes Technico-classiques à venir de MEKONG DELTA, mais aussi le virage plus alambiqué et futuriste de DEATHROW et HOLY MOSES, voire VENDETTA. En 2020, la jeune génération aura certainement du mal à comprendre l’aversion avérée du public Thrash pour cette œuvre qu’ils jugeront mineure, et les vieux de la vieille ont peut-être depuis le temps accepté sa singularité. Beaucoup se demanderont pourquoi je lui voue un tel culte, au point de l’avoir hissé à la troisième position d’un Top 30 Thrash que j’avais présenté à la radio à une époque, loin devant EXODUS, MEGADETH ou TESTAMENT. Mais chacun ses cauchemars et ses névroses après tout, et chacun ses amours et ses passions. Celle que je ressens en écoutant Protected From Reality sera toujours aussi intense, à tel point que j’en excuse même sa conclusion fête de la bière totalement inexcusable « Eisbein (Mit Sauerkraut) ». Mais même la femme d’une vie a toujours un petit vice caché. Se concentrer sur ses qualités évite d’en être trop perturbé.          


Titres de l’album :

                       01. Horrible Infanticide (Part One)
                       02. Manila Terror
                       03. Natures Death
                       04. Wood Of Necrophiliac
                       05. Vengeance (Horrible Infanticide Part Two)
                       06. Intruder
                       07. The Galley
                       08. War Of Independence      
                       09. Eisbein (Mit Sauerkraut)

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par mortne2001 le 10/05/2020 à 14:52
95 %    221

Commentaires (1) | Ajouter un commentaire


LeMoustre
@93.4.16.166
11/05/2020, 09:16:53
Une ode à ce disque que je partage tout à fait. Bravo ! A savoir que la maison de la pochette existe vraiment. Le groupe, quelque soit sa forme, e renouvellera malheureusement jamais cette excellence, malgré un correct Killing In Action.

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