Skenvägar

Meta/mor/fos

08/11/2017

Autoproduction

La plupart du temps, lorsque vous vous déclarez fan de Black Metal, les gens vous regardent étrangement. Etrangement parce que finalement, vous avez l’air comme tout le monde. Vous n’êtes pas hérissé de pics et bardé de croix renversées, vous êtes poli et éduqué, et somme toute assez modéré dans vos opinions exprimées. Mais quand bien même l’apparence vous sauve d’un opprobre versé à loisir dans l’intimité, les questions ne cessent pas de se poser et de flotter dans l’air pour autant, une fois votre dos tourné. On se demande ce que vous pouvez bien trouver de fascinant à ce style musical abrupt, qui selon les exégèses à tout dit depuis ses origines, et qui depuis ne fait que se répéter et balbutier ses commandements, en les agrémentant parfois d’un véritable halo de mysticisme qui finalement, ne fait que cacher une pauvreté musicale crasse. Et si ce postulat peut s’avérer justifié dans de nombreux cas (celui de démos enregistrées à la louche sur un vieux pick-up par des gamins corpsepaintés par leur petite sœur, ou dans le cas de démarcations à peine pubères d’un CRADLE OF FILTH de misère), il est en grande partie erroné, tant le genre n’a eu de répit depuis sa source, et s’est constamment réinventé, au point parfois de s’éloigner de ses dogmes de bases. Mais que répondre à ceux qui se posent telle question ? Leur citer WOLVES IN THE THRONE ROOM, KRALLICE, et d’autres exemples comme NIGHT pour les convaincre du potentiel créatif de musiciens incroyablement inventifs dans la recherche riche MAIS nihiliste ? Inutile d’essayer de convertir la plèbe, le style par essence se voulant fermé sur lui-même, histoire de conserver cette authenticité à laquelle il tient tant. Nonobstant cette analyse somme toute assez sommaire, certaines excroissances ont parfois le don de me fatiguer au-delà du raisonnable imposé.

 

Ainsi le DBSM peut se montrer extrêmement roboratif, pourvu qu’il se contente des sempiternelles litanies héritées et déviées du Doom le plus pénible et du BM le moins recherché. Mais lorsque ce même DSBM s’accorde quelques écarts, et qu’il se définit comme étant « au-delà » (comprenez, « Post »), il peut alors provoquer des sensations intéressantes, quoique encore assez malhabiles, comme le démontre avec fragilité ce premier ( ?, pas si sûr que ça…) LP des suédois de META/MOR/FOS.

Sous un nom énigmatique se cache en fait un duo, celui constitué par Gabrielson and Skáld, qui n’en avoueront pas plus à leur propos. On n’en saura donc pas d’avantage, mais à la rigueur, cette opacité sied admirablement bien à cette musique étrange, qui emprunte en effet à la mélancolie du DSBM ses accents les plus déchirants, et au BM sa brutalité de ton et de son, ici reproduite à merveille à intervalles réguliers. Non que Skenvägar puisse se voir intronisé « album du mois », ni même « révélation de l’année », mais il s’en dégage un parfum indéniablement envoutant, de ceux qui exhalent de créations personnelles ne répondant à aucune logique de production. Celle qui en enrobe les sillons est délicatement sursaturée, parfois noyée dans la distorsion d’une guitare à l’agonie (souffrance dépressive oblige…), mais souvent pertinente dans son aridité, qui assèche des compositions déjà pas forcément luisantes, recherchant à chaque instant le ressenti, et non l’effet choc. Mais ce qui me plaît plus particulièrement sur Skenvägar, c’est cette variété, cette versatilité, qui nous permet d’éviter l’écueil de l’ennui, et au contraire, de rester éveillé en nous demandant à chaque instant ce qui est susceptible d’arriver. Une fois encore la raison de la modération me poussera à la franchise, en vous précisant que les surprises déstabilisantes ne sont pas légion, mais suffisamment nombreuses pour garder notre attention. Alors, de deux choses l’une, ou le DSBM vous est cause commune et vous ne serez guère déstabilisé par un album somme toute enraciné dans un formalisme notable (mais pas totalement), ou vous y êtes parfaitement étranger, et cette musique sombre, mélodique, abrasive et parfois approximative pourra satisfaire vos instincts voyeuristes les plus sombres et inavouables.

Mais il y a de la beauté là-dedans, notamment dans ces passages acoustiques, sobrement soulignés par un piano martelé et monolithique, et cette voix plaintive captée au loin n’est pas dénuée d’un certain charme, ce qui ne l’empêche pas de se racler les cordes lorsque l’ambiance devient moins contemplative. Certes, la rythmique rachitique et électronique n’est pas toujours adaptée au propos, et les shunts de fin de morceaux sont un peu trop abrupts, et certes, les ambiances ont tendance à s’étaler tout au long du LP en prenant leurs aises, et on peut noter de multiples petites erreurs de mise en place, sans que tout ça ne nuise au cachet global de l’entreprise, bien au contraire, comme une ancienne lettre retrouvée aux quelques fautes d’orthographe et de syntaxe. On peut y voir d’ailleurs la dernière missive d’un maniaco-dépressif sur le point de quitter le monde physique pour ne plus faire qu’un avec son plan astral, dans un dernier saut vers le néant, ce qui ne ferait qu’ajouter à la poésie du concept. Mais il faut de la patience pour apprivoiser ce cheminement, qui n’évite pas certains poncifs, tout en nous proposant parfois des tranches de mort assez réalistes, à l’image sonore de ce « Feberdrömmarnas Glänta », qui du haut de son quart d’heure revisite certaines vignettes nécrophages, tout en aménageant des espaces positifs assez captivants de synthétismes et de rigueur en gravité. Ce long dédale nous entraîne d’ailleurs aux confins du genre, sans en accentuer les aspects les plus évidents, et se complaît dans une redondance cyclique hypnotique qui n’est pas sans qualités.

Mais je parlais de variété plus en amont, et l’alternance entre les climats est d’ailleurs notable, dans la transition entre ce titre fleuve et sa suite « Breakthrough », qui évoque plus ouvertement la crudité d’un Black Doom plus facile d’accès, aux intonations corrosives, et au chant funèbre. C’est d’ailleurs ce morceau qui aux côtés de « 20e December » qui pourra attirer dans ses filets les plus classiques des fans de BM, sans que le côté SD ne se mette en berne. Il reste toutefois plus discret, et plus en fond qu’en forme, alors que le très joli final « Farväl » résonne d’accords acoustiques propulsés par des arrangements d’arrière-plan assez probants. On retrouve un peu la patte d’un SHINING maladif et épuisé par ses exercices d’automutilation musicale, spécialement dans cette juxtaposition d’harmonies éclairées et de hurlements vocaux désincarnés. Mais pour que le compte soit bon de tout solde, je me dois de rajouter en exergue l’intro de « Kära-Lekar », qui tout en plantant le décor désolé nous arrache les oreilles de sa distorsion excessive. Une façon de rentrer de plain-pied dans le labyrinthe souffreteux d’un duo qui n’a pas oublié que le DSBM pouvait être autre chose qu’un cri sourd dans un vieil hôpital psychiatrique suédois abandonné, sans pour autant se montrer encore parfaitement convaincant. Mais il y a quelque chose de touchant dans cette naïveté nihiliste. Comme un dernier doute qui plane dans un crâne trop abimé par la vie.


Titres de l'album:

  1. Kära-Lekar
  2. Skenvägar
  3. 20e December
  4. Dexam
  5. Förnekelse är Mitt Accepterande
  6. Feberdrömmarnas Glänta
  7. Breakthrough
  8. Farväl

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 06/12/2017 à 14:47
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