Je vous le disais, je vous le répète, et je vous l’assène, oui, le Black est sans doute la forme la plus riche et aboutie du spectre de l’extrême. Pour peu que ses pratiquants tolèrent le métissage si honni aux origines du style, celui-ci peut alors proposer des extensions de plus en plus intéressantes. L’argument mérite d’être rappelé de façon générique, mais se veut plus pertinent lorsqu’il est spécifique, ce qui est évidemment le cas aujourd’hui. Pour l’illustrer, j’aborderai donc un cas concret, et assez fascinant dans les faits. Le cas TCHORNOBOG est relativement fascinant, comme la plupart des sorties proposées par le label I, Voidhanger, puisqu’il se veut point de convergence entre trois sous-genres différents, complémentaires, mais souvent opposés et traités avec discernement et en vase clos.

Si le Death et le Black s’accordent très bien de leurs convergences, et si le Death et le Doom ont souvent fricoté ensemble au point de mettre au monde une quantité effarante d’enfants illégitimes, le BM, le Death et le Funeral Doom ont rarement partagé la scène à parts égales, ce qui rend ce premier album fondamentalement passionnant, bien que très difficile d’approche.

Il aura nécessité une gestation assez longue, puisque ses origines remontent à la fondation du concept il y a huit ans, et aura été enregistré en 2015, pour une sortie en été 2017, ce qui indique que le compositeur principal (et unique d’ailleurs) aura soigné les moindres détails de son grand-œuvre.

Unique compositeur, et musicien presque solitaire aussi. Car derrière le paravent nominal de TCHORNOBOG se cache en fait l’ukrainien Markov Sokola, qui avec Tchornobog nous propose un nouveau voyage aux confins de son imagination. Déjà responsable des projets AUREOLE et SLOW, Markov s’est une fois de plus laissé embringuer dans les dédales de sa psyché, pour nous offrir une aventure unique, se découpant en quatre longs segments, dont la durée pourra rebuter les plus modérés d’entre vous.

Avec un chapitre de douze minutes comme entrée la plus brève, ce premier album ne ménage pas vraiment nos nerfs, et les met d’ailleurs à rude épreuve dès son entame qui se permet une digression de plus de vingt minutes. Dès lors, deux options s’offrent à votre sens de la déduction. Soit une très longue et inamovible litanie va déchirer vos entrailles sans vous offrir la moindre variation, soit la multiplication des idées justifie ces extensions exagérées. Une petite indication avant de vous laisser plonger dans les eaux perturbées de l’inspiration de Markov, la réponse se situe plus ou moins à équidistance de ces deux destinations.

Loin d’être un monolithe pénible et écrasant, Tchornobog propose suffisamment d’idées, de riffs, et de changements de rythme pour maintenir votre attention, même si certains thèmes sont étirés pour ne pas avoir à se renouveler trop souvent. Et de fait, TCHORNOBOG navigue donc entre un BM sourd, diffus et relativement violent, un Death sombre et rauque, et un Doom tirant sur le Funeral, sans trop appuyer sur l’emphase et la redite pachydermique. En somme, le meilleur des trois mondes pour un univers très décalé, mais surtout ténébreux, oppressant, faisant la part noire aux incantations sentencieuses et aux intonations graves en écho.

« Le but de ce projet est de concevoir le corps comme une créature empathique, pour pouvoir comprendre à la fois le moi profond, mais aussi trouver un sens au monde qui nous entoure. Le Tchornobog est une entité, monumentale de mon désir personnel de combattre mes démons intérieurs qui prennent forme à travers elle. Je pense que tout le monde lutte contre son propre Tchornobog à sa façon. Voici donc la mienne ».

C’est donc ainsi que l’auteur/compositeur/interprète exorcise ses démons en musique, et qu’il traite de sujets qui le touchent, comme la religion, les déséquilibres mentaux, mais aussi les hallucinations auditives. Enregistré, mixé et masterisé au studio Emissary de Reykjavik en Islande par Stephen Lockhart, avec la participation rythmique de Magnús Skúlason derrière le kit (SVARTIDAUÐI), TCHORNOBOG est un gigantesque puzzle sonore qui pourrait tout aussi bien incarner la vie dans sa complétude la plus totale, comme le cauchemar d’un homme confronté à sa propre nature.

Une métonymie/allégorie en quelque sorte, qui s’articule musicalement autour d’une poignée d’inspirations fluctuantes, qui permettent à Sokola de rebondir sur des humeurs opposées/associées sans sauter du coq à l’âne. On retrouve donc de superbes parties instrumentales hypnotiques, à la limite du Post Metal et du Post Black (« Non-Existence's Warmth », qui juxtapose en toute schizophrénie des mélodies d’arpèges pures à des grognements d’arrière-plan assez effrayants), mais surtout, une exploration de la violence assez exhaustive, qui utilise tous les moyens mis à sa disposition par le Death, le BM et le Doom pour parvenir à ses fins.

Et une fois n’est pas coutume, le long morceau d’entame « The Vomiting Tchornobog » est loin de synthétiser toute l’affaire du haut de son tiers d’heure, puisque chaque entrée à sa propre raison d’être, et diffère de la précédente, tant au niveau du fond que de la forme.

Si « Hallucinatory Black Breath Of Possession » ose une crudité s’incarnant dans un nœud de blasts qui vous enserre la gorge, et qu’il ne respecte que peu de temps morts en se repliant sur la position fœtale d’un Black Metal froid et caverneux, « Here, At The Disposition Of Time » joue au contraire en clôture la carte de la pluralité Death/Doom/Black en incendie terminal.

On pourrait même parler de crossover d’avant-garde tant les genres sont abordés avec une patte très personnelle, tant dans la production que l’interprétation. On trouve des traces diffuses d’INCANTATION, d’EMPEROR, de NEUROSIS, d’ISIS, ou de DEATHSPELL OMEGA, mais surtout beaucoup de choses plus personnelles, comme le démontre sans attendre « The Vomiting Tchornobog ».

Il est donc facile de comprendre dès le départ que l’entreprise se voulait à la base novatrice, sans pour autant savoir où souhaite nous emmener l’artiste qui cache bien son jeu. Mais il reste crédible dans tous les secteurs, de l’instrumental à la composition, et ose lâcher quelques pavés dans la mare pour faire avancer les choses. De fait, son album est une pure réussite, qui ne montre aucune faiblesse ni ne tolère de baisse de régime. Entre deux accélérations progressives, un ralentissement suffocant, et des déviances harmoniques malsaines, Tchornobog dépeint un monde intérieur qui pourrait être votre, pour peu que vous combattiez aussi votre propre monstre. Mais n’est-ce pas ce que nous faisons tous ?

Alors non, cet album n’est pas uniquement Black. Loin de là. Je préfère le concevoir comme un disque de Metal très extrême, qui refuse les barrières et clivages, et qui puise à l’essence du mal son énergie du désespoir. Et plus qu’un simple LP, c’est un combat. Une lutte contre le statisme, et contre l’inéluctabilité de la nature humaine.

Et plus simplement, une réussite artistique aussi tétanisante que libératrice.


Titres de l'album:

  1. The Vomiting Tchornobog (Slithering Gods Of Cognitive Dissonance)
  2. Hallucinatory Black Breath Of Possession (Mountain-Eye Amalgamation)
  3. Non-Existence's Warmth (Infinite Natality Psychosis)
  4. Here, At The Disposition Of Time (Inverting A Solar Giant)

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 29/07/2017 à 18:01
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