Temps Morts

Borgne

21/05/2021

Les Acteurs De L'ombre Productions

Un an seulement après le pavé Y, qui de son heure de jeu avait assommé tous les amateurs de Black Metal Industriel, même les plus solides, BORGNE revient de son seul œil pour surveiller notre activité et imposer ses règles. Ces mêmes règles sont simples, puisqu’elles sont les mêmes depuis l’émergence du groupe : incarner l’avenir musical de l’humanité, en transposant notre existence dans un langage martial et hautement abrasif.

Bornyhake, seul concepteur, n’a donc pas changé depuis ses débuts, et encore moins depuis l’année dernière. On dirait même que ses options se sont resserrées, et qu’il a enfin obtenu ce qu’il cherchait. En tant qu’apocalypse sonore, Temps Morts n’en marque pas un seul, et nous jette dans le vide le plus sombre, pour précipiter la fin d’une humanité qui n’a plus droit de cité sur une terre exsangue. Et les Acteurs de l’Ombre se font encore une joie de distribuer son œuvre à une échelle mondiale, pour bien marquer le schisme entre les réalistes et les utopistes. Ici, le rêve est foulé d’un pied lourd depuis longtemps, et les illusions brûlées sur le bûcher des vanités.

En poussant tous les curseurs à leur potentiel maximal, BORGNE a joué avec le feu et la patience. Si Y proposait déjà un répertoire plein d’une heure de chaos, Temps Morts va jusqu’au bout d’une formule et de la capacité de stockage d’un CD : soixante-treize minutes de bruit blanc et noir, soit six minutes de moins que la limite autorisée. Mais si ce dixième album du cyclope joue sur les longueurs et ne craint pas l’overdose, sa musique agit comme un marteau piqueur trouant des fosses communes en plein milieu de rues bondées de cadavres en sursis.

Nous avions déjà parlé de la philosophie du musicien dans une chronique précédente, il n’y a pas à y revenir. Le suisse de Lausanne, avide de vilénie musicale et d’une union entre CNK et DEATHSPELL OMEGA, reste fidèle à son éthique, et multiplie les cassures, et les silences assourdissant au milieu de débauche de violence sourde étonnamment calmes en comparaison. De fait, Temps Morts pourrait incarner une dernière pause de cruauté avant l’apocalypse, et ses morceaux semblent témoigner d’une haine accrue, tant « To Cut the Flesh and Feel Nothing But Stillness » démarre sous les auspices les plus sournois. On comprend vite que l’auteur manie son propos comme il le souhaite, et qu’il nous envoie un message clair : dansez au bord du chaos tant qu’il en est encore temps, avant de laisser votre place. Doté d’un son monumental, de ceux qui crèvent les membranes des haut-parleurs, Temps Morts occupe immédiatement l’espace, et ne laisse aucun interstice inutile filtrer la lumière du jour. Plaisir nocturne, danse macabre, cet album réussit encore une fois le tour de force de fondre le Black le plus puriste à l’Indus le plus épais, et nous donne l’impulsion, comme un dernier soubresaut d’énergie avant la chute. Le chant de Bornyhake, toujours aussi raclé, s’accorde merveilleusement bien de ces rythmiques au biseau, parfois coulées comme du FRONTLINE ASSEMBLY, parfois heurté comme du NEUBAUTEN. 

Deux titre seulement sous la barre des six minutes, le discours est long, l’impression durable, et pourtant, le temps passe très vite, comme suspendu à un espoir tenace qui n’a pourtant que peu de temps à vivre. On entend rapidement le signal de trompettes de Jéricho lorsque la fausse double grosse caisse tire à vue sur l’impitoyable « The Swords of the Headless Angels », monstre de douleur et d’oppression de près de dix minutes, martial comme une cour, écrasant comme une sentence prononcée sans avoir le choix. Mais BORGNE est toujours cette créature hybride qui danse autant qu’elle ne piétine, et le plaisir de pouvoir encore bouger notre corps avant d’être soufflé par la tempête finale est bien réel. Rien de novateur, pas de nouveaux sons, pas d’expérimentation, encore moins de virage amorcé sans le signaler, mais du traditionalisme, du classicisme, et du professionnalisme, et une façon d’incarner le mal absolu comme s’il était capable de se lever d’un siège pour enflammer le dancefloor. Le diable ici porte un costume trois pièces fait sur mesure, dégage un charisme extraordinaire, et se pose en homme d’affaire à la négociation impossible. Il déclame d’une voix assurée (« L’écho de mon Mal »), avant de présenter à son audience sa seule échappatoire (« Near the Bottomless Precipice I Stand »). Plonger dans les abysses, et ne jamais en revenir, telle pourrait être la traduction d’un dialogue entre les hommes et leur représentant le plus crédible, puisque Dieu nous a laissés abandonnés à nous-mêmes depuis longtemps.

Ce dixième album de BORGNE justifie son titre de quelques breaks disséminés avec beaucoup d’intelligence, mais aussi de passages plus calmes et apaisés. Les cordes et la mélodie de « I Drown My Eyes into the Broken Mirror » nous permettent un rapide coup d’œil vers un passé révolue, et de regarder la vérité en face. Dans ce déluge de lave en fusion, cet intermède est plus qu’un simple sursis, c’est une trêve signée en bas de page, mais qui ne dure que le temps d‘un souffle et d’une prise de conscience. Car « Vers des Horizons aux Teintes Ardentes » nous rappelle rapidement à la réalité d’un BM cru, grandiloquent, et digne d’un Armageddon inévitable. La façon de juxtaposer les mélodies et la bestialité d’une rythmique horriblement régulière est toujours le pont fort du concept, même si les couplets toujours dénué de toute modalité imposent aussi une ambiance mortifère et éprouvante.

Il est tout à fait raisonnable de penser que certains ne tiendront pas le choc, comme tout homme a le droit de ne pas vouloir entendre la vérité. Après tout, soixante-treize minutes de mauvais traitement sont un supplice assez difficile à encaisser, d’autant que BORGNE ne nous a pas rendu la tâche plus facile. Car si « Even If the Devil Sings into My Ears Again » allège un peu le ton de son approche légèrement Punk, « Everything Is Blurry Now » dévoile enfin les contours flous d’un avenir de misère, et brosse une grande toile aux contrastes absents. Si ce dernier morceau est à l’image de ce monde d’après que nous craignons tant, alors évidemment, autant mourir maintenant et laisser les ruines et les cendres à la génération suivante, qui paiera notre facture.

En plus de quatorze minutes, BORGNE se souvient de la scène finale du The Beyond de Lucio Fulci, avec ce grand espace vide jonché de cadavres, ces teintes bleutés, et cette cécité finale d’avoir regardé le soleil d’un peu trop près. La lancinance, la grandiloquence, les arrangements martiaux et le tempo écrasant font de cet épilogue le réveil d’un cauchemar idéal pour embrayer sur un autre, cette fois-ci diurne et lucide. Temps Morts n’est pas gai, mais il ne faut pas le prendre au sens littéral de son terme. Il n’est pas une pause, il est tout simplement la fin des temps, des temps agonisant, des temps désolés, des temps qui nous attendent au tournant. Et ne dites pas que vous n’avez pas vu le temps passer avant d’agir. Car il est déjà trop tard pour les fausses excuses.               

              

                                                                                                                                                                                                        

Titres de l’album:

01. To Cut the Flesh and Feel Nothing But Stillness

02. The Swords of the Headless Angels      

03. L’écho de mon Mal

04. Near the Bottomless Precipice I Stand  

05. I Drown My Eyes into the Broken Mirror

06. Vers des Horizons aux Teintes Ardentes

07. Where the Crown Is Hidden      

08. Even If the Devil Sings into My Ears Again     

09. Everything Is Blurry Now


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par mortne2001 le 20/05/2021 à 18:28
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