The Light Shalt Be Ungiven

Dreadnought

20/04/2019

Autoproduction

D’aucuns de me dire, « encore du Death old-school, ça va on connaît ». Je sais que vous êtes légèrement mauvaise langue sur les bords, mais pourtant, je ne saurais vous en vouloir. A force de faire face à cette succession d’exhumations de masse, on commence à se dire que les pelles tournent dans le vide et que les cercueils craquent sous la pression. Le Death Metal des origines étant un genre plus que figé, il est toujours désagréable de constater que certains se contentent d’en faire mourir à nouveau les ambitions de base, mais c’est sans compter sur l’esprit un peu plus ingénieux que la moyenne de certains musiciens. Et les quatre constituant l’ossature de DREADNOUGHT ont justement des envies un peu plus ambitieuses qu’un simple succédané certes réussi, mais Ô combien stérile à moyen terme, et ce premier album le démontre avec panache et grandiloquence. Evoluant pourtant dans les sphères du Metal de la mort des années 90, DREADNOUGHT se propose d’incarner une nouvelle vision du Progressif le plus malsain, dotant même sa première œuvre de charnières lui permettant de ne pas trop couiner lorsqu’on en pousse les lourdes grilles de fer rouillé. Fondé à Gdańsk en 2013, ce quatuor (Oskar Przydatek - chant/basse, Łukasz Zapała & Maciej Lenartowicz - guitare et Michał Bławat - batterie) a pris son temps avant de développer ses arguments en longue-durée et a d’abord publié une première démo (Domination of the Void en 2015), puis un EP (The Day of Extermination, 2016), avant de se murer dans un silence discographique de trois ans. Et c’est ainsi que The Light Shalt Be Ungiven, édité à cent copies en CD est disponible depuis le mois d’avril dernier, révélant une richesse de composition et une multiplicité de ton qui font honneur à ses concepteurs. Se cachant derrière un logo classique et une pochette aux bleutés formels, The Light Shalt Be Ungiven est un clair-obscur surprenant de ses choix, oscillant constamment entre rigueur et envie d’ailleurs, et osant confronter les mélodies les plus pures aux riffs les plus putrides. Et derrière ces dix titres se cache une somme d’idées relativement conséquente, que les plus passionnés remarqueront en quelques écoutes.

Présenté comme un concept-album, et plus précisément un « Death Metal opéra tragique », The Light Shalt Be Ungiven offre donc une véritable évolution et une progression concrète, s’éloignant ainsi des efforts les plus immédiats de la vague nostalgique old-school. Certes, l’assise des compositions respecte peu ou prou l’esprit des grands anciens de MORBID ANGEL, ASPHYX, mais impossible de ne pas penser au MORGOTH de Feel Sorry, au PESTILENCE des années Patrick Mameli, à NOCTURNUS, voire même au VOÏVOD le plus psychédélique à l’écoute de certains plans qui privilégient les harmonies tordues et les dissonances charnues. Et si les premiers titres se montrent encore sous un jour classique pour ne pas effrayer le chaland, l’avancée chronologique fait montre d’un réel désir de s’extirper du carcan trop étroit du Death vintage, pour se rapprocher d’un Metal extrême plus générique, mais surtout, plus généreux. Très en place musicalement, les instrumentistes n’en tombent pas pour autant dans la démonstration, préférant être que paraître, et développer des textures abrasives, empiler les strates colorées, et construire leurs morceaux comme les chapitres d’une histoire que l’on suit avec un réel intérêt. Il faut dire que les groupes capables de se montrer fascinants sur sept ou neuf minutes sont plutôt rares dans le créneau. C’est pourtant le cas des polonais, qui avec « Guardian of the Ancient Ice », « Necromantica II » et « The Light Shalt Be Ungiven » jouent le jeu d’une union entre le LOUDBLAST le plus mystique et le OPETH le moins dramatique, pour nous dérouler le tapis rouge de l’imagination mélodique, sans glisser sur la dangereuse pente de la mièvrerie harmonique.

Je comprends qu’à ce stade d’analyse, les plus fervents défenseurs de la cause old-school se sentent floués, et tentés d’abandonner le navire de la chronique. Pourtant, chers passéistes, ne soyez pas effrayés, puisque DREADNOUGHT peut en effet être catalogué comme groupe du cru, tout en admettant une fascination certaine pour des influences plus vastes et même extérieures. Et pour s’en rendre compte, il suffit de mesurer le gouffre créatif séparant l’ouverture morbide de « Devourer of Evil » de l’évolution par paliers du gargantuesque « The Light Shalt Be Ungiven ». Si le premier, après une courte intro réussie qui plante le décor, ne s’éloigne pas des préceptes énoncés par MASSACRE, MORBID ANGEL ou même SLAYER (influence que les polonais revendiquent d’ailleurs), le dernier casse les codes d’une lourde entame de basse aussitôt suivie d’une batterie toute en support, aussi discrète qu’efficace. Et le quatuor est très conscient du fossé séparant sa facette la plus crue de son visage le plus expérimental, c’est sans doute ce qui l’a poussé à agencer son album comme une descente vers des enfers personnels, pour ne pas trop effrayer les amateurs de violence ouverte. Cela dit, la violence prend un sens différent entre les mains de DREADNOUGHT, qui dès « Purified » module, ralentit la cadence, commence à malmener ses guitares et à suivre un pattern rythmique moins linéaire. On ressent donc assez rapidement cette volonté de sortir des sentiers trop battus, et si « Essence of Duality » aime à se souvenir des enseignements occultes de MORBID ANGEL, ce que souligne de façon assez directe « Guardian of the Ancient Ice », qui tous deux se placent dans l’axe de la période la plus complexe du combo floridien, le premier instrumental « Eos » permet à contrario d’apprécier les talents de mélodistes du quatuor, et d’approcher une forme très ouverte de Metal extrême sans étiquette.

Et en définitive, malgré une optique formellement Death, The Light Shalt Be Ungiven échappe à une catégorisation trop définitive, grâce à son caractère éclectique. Et entre la charge héroïque et brutale du diptyque « Necromantica », poème romantique pour amoureux morbides en manque de tragédie agressive, et la conclusion en emphase de « Epitaph of Evil », toujours aussi équilibré entre douceur et puissance, le tableau à de faux airs de survol de trente ans de Death Metal ancien et moderne, avec en exergue une production totalement analogique qui fait grand bien aux oreilles. Les lignes de basse très prononcées et souples parviennent sans mal à se faire une place entre les deux guitares qui la plupart du temps évitent la confrontation directe, et la batterie a le bon goût de ne pas se répandre en succession de frappes sourdes et compressées. Un espace large ayant de plus été laissé à l’instrumental, impossible de ne pas songer à l’OPETH des débuts, bien que les différences entre les deux groupes soient aussi nombreuses que leurs points communs. Et en définitive, à force de se hisser à la hauteur de noms aussi prestigieux, celui de DREADNOUGHT finit par s’incruster dans la mémoire, grâce à ce premier album aussi audacieux que précieux, démentant ainsi la formule consacrée qui laisse à penser que tous les groupes old-school se ressemblent et s’assemblent.         

         

 Titres de l'album :

                              1.Ice Palace

                              2.Devourer of Evil

                              3.Purified

                              4.Essence of Duality

                              5.Guardian of the Ancient Ice

                              6.Eos

                              7.Necromantica I       

                              8.Necromantica II

                              9.The Light Shalt Be Ungiven

                             10.Epitaph of Evil

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par mortne2001 le 29/06/2019 à 18:47
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