« Je vois le diable partout. Il rampe sur la planète alors que nous la détruisons aussi vite que nous le pouvons. Nous allons arriver bientôt à un point de non-retour. Nous espérons que des extraterrestres vont venir nous sauver ou alors que nous allons trouver une planète habitable à des millions d’années-lumière d’ici. Je suis désolé de vous dire que ça n’arrivera pas. C’est ainsi. Je me demande juste où est Dieu aujourd’hui. J’y pense depuis des années, et je voulais écrire sur ça, plutôt que des trucs débiles genre « Ma poupée m’a quitté et je me sens si mal. »

Pourtant, on peut le dire puisque ça n’est un secret pour personne, Rick SPRINGFIELD ne va pas très bien. En tout cas, il pourrait aller beaucoup mieux, considérant le fait qu’il a pensé au suicide l’année dernière. Et qu’il l’a évité de peu en se jetant à corps perdu dans la création, histoire de ne pas laisser des fans esseulés et sa famille éplorée. Et grand bien lui en a pris, puisque l’artiste australien, ce musicien aussi volubile que versatile nous en revient de ses enfers personnels avec l’un des albums les plus personnels de sa carrière. Oublié le dernier album, pourtant magnifique, ce Rocket Science qui avait réconcilié le public avec l’auteur/interprète léger de « Jessie's Girl », et qui alors explorait toutes les voies possibles de son art sans se rendre compte que le seul chemin viable était celui de la rédemption, de la dénonciation, et de la non acceptation. La non acceptation d’un monde partant à la dérive, promis aux agapes du diable pour cause d’absence totale de lumière divine à suivre. Et il lui fallait chanter ce mal-être, ce désespoir, et partir en voyage introspectif au fin fond de lui-même, mais aussi des raisons qui le poussaient à croire qu’autre chose était possible. Et lorsque tout va mal, qu’on cherche l’implication, et qu’on puise en sa propre essence de quoi trouver la force de continuer, lorsqu’on tend la perche de l’attente pour accrocher le poisson de l’espoir à l’hameçon, il n’y a pas cinquante solutions possibles, ni cent styles à redéfinir. Il n’y en a qu’un a vrai dire, qui n’a pas grand-chose à voir avec le background musical du bonhomme. Le Blues. Plus exactement, le Blues Rock, puisque Rick n’est pas du genre à abandonner ses velléités mélodiques pour remiser ses accointances au placard. Et pourtant, The Snake King, au-delà de ses quelques accents primesautiers, est sans doute l’album le plus musicalement et thématiquement sombre de l’australien depuis ses débuts.

Mais on ne pense pas à la mort pour rien…

De fait, The Snake King est sans doute aucun l’interprétation personnelle de Rick du Blues du Delta, intégré à sa propre vision de la chose. Il est pourtant Pop aussi, évidemment, Rock par moments, mais surtout, une fois encore, éloigné de tout ce qu’il a pu déjà faire, puisqu’il déteste se répéter. Et si Rocket Science avait touché la perfection de ses harmonies enchantées, ce nouvel LP s’en approche aussi en refusant toute facilité. Et Dieu sait - s’il existe encore - que la tâche est ardue lorsqu’on privilégie l’authenticité sur l’instantanéité. Mais c’est le choix de l’artiste, et les douze déjà classiques qu’il vient vous présenter devraient vos aider à le comprendre et à l’aider. Bien qu’il n’ait visiblement plus besoin d’aide, puisqu’il est toujours là pour chanter. Pour chanter ce « Land Of The Blind » qui est ce qui se rapproche le plus d’un psaume Gospel Pop-Rock, aussi subtil et dominé d’un orgue qu’il est. On sent dès ce premier morceau que Rick à des choses à dire, des choses qu’il a expérimentées, des douleurs qu’il a subies, et des expiations dont il a besoin. Et le monde a-t-il besoin d’un prêcheur commercial qui jusqu’à présent à bâti sa carrière sur des hits immédiats ? Oui, parce que le musicien est sincère, et que l’interprète l’est tout autant. On ne peut douter de la véracité de la démarche exposée, comme on ne peut pas non plus rattacher l’artiste à ce mouvement des newborn christians, juste parce qu’il cherche Dieu pour le sortir des ténèbres. La sincérité, toujours, et elle paie. Parce que de fait, ce nouvel effort pourrait lui aussi être le meilleur d’une pléthorique discographie.

« Il y a beaucoup de raisons différentes. Quelque chose m’arrive, et j’ai tendance à sombrer, comme ça. La plupart du temps, je m’en tire en observant ma vie, et en étant reconnaissant d’avoir ma famille et ce genre de choses. Les seules personnes capables de comprendre ça sont ceux qui en souffrent »

Et il y a de la souffrance sur The Snake King. Il célèbre plus le proverbial serpent du jardin d’Eden que celui du Roi Lézard, mais assume la même obsession pour le Blues que celle que Mister Mojo Rising ressentait au crépuscule de sa carrière. Un Blues aux teintes noircies, mais blanchi pour respecter les codes nord-américains du genre, et pour adapter la douleur à des exigences de mélodie. Sauf que même sous cet aspect-là, qui n’est pas une édulcoration, loin s’en faut, Rick passe la barre avec brio, et nous sert de pleines assiettes de groove comme sur ce « Little Demon », qui pourrait être ce méchant virus de dépression qui s’incruste et qui vous fait danser avec le diable. Il nous offre aussi des mets de choix, que Stevie Ray et pas mal d’autres avaient appréciés en leur temps, et qui dévale les gammes comme on scrute la posologie des traitements qui font sourire sans éloigner la douleur morale (« Judas Tree »). Ce qui n’empêche nullement un réalisme de fondement, s’incarnant autour de textes ironiques, qui se veulent petites chroniques d’un enfer terrestre à l’état critique (« Jesus Was an Atheist », petit bijou qui préfère voir le divin en dragueur impénitent que comme pénitent d’abstinence), ou constat de tristesse d’un homme qui se rend compte que finalement, notre existence n’a pas vraiment d’importance au firmament (« God Don’t Care »). Alors, dans ces cas extrêmes de recherche de foi, on préfère se tourner vers des solutions alternatives, de magie et de zombies humains courant à leur perte, mais on assume ces tendances via un Blues Rock torride plein de matière (« The Voodoo House »). Tout ça pour quoi finalement ? Pour s’en revenir à des traumas passés, mais en les obligeant à adopter les formes d’un boogie Némésis qui nous fait trembler les jambes et décoller les pieds (« Suicide Manifesto », ou comment sombrer dans la noirceur de l’âme en illuminant la musique d’étoiles d’espoir). Au passage, on égratigne un peu l’image iconique du gros Santa et son bonnet de béta (« Santa Is An Anagram », pas difficile à deviner), et on termine la thérapie par une dernière saillie, qui de ses dix minutes nous ramène aux plus grandes heures de la carrière d’un artiste qu’on aimera jusqu’à pas d’heure (« Orpheus in the Underworld », son orgue, son chant enfin apaisé, et son faux crescendo aménagé).

Alors, en allant puiser au fond de lui-même l’énergie nécessaire pour avancer, Rick SPRINGFIELD nous offre-t-il des solutions, ou des chemins de traverse pour observer le monde d’une autre façon ? Oui, parce que ses lyrics, parfois faciles et trop intimes nous brossent un tableau précis d’une planète qui agonise, mais parce qu’il sait aussi allumer la bonne bougie lorsque la nuit se fait trop noire. Il cite lui-même Jackson Browne, qui il y a quelques décennies nous disait qu’il était trop tard pour le ciel, et lui emprunte par la même occasion quelques astuces de composition, d’écriture et de production. Mais même si The Snake King n’entrera jamais au panthéon des grandes œuvres populaires des Etats-Unis, il en restera à la porte, et dans le cœur des fans de cet homme de 68 ans qui se réinvente constamment. Et qui trouvera sans doute dans le sourire des fans séduits par ce nouvel album de quoi s’accrocher à un autre espoir, celui d’une autre vie.


Titres de l'album:

  1. Land Of The Blind
  2. The Devil That You Know
  3. Little Demon
  4. Judas Tree
  5. Jesus Was An Atheist
  6. The Snake King
  7. God Don't Care
  8. The Voodoo House
  9. Suicide Manifesto
  10. Blues for the Disillusioned
  11. Santa Is An Anagram
  12. Orpheus in the Underworld

Site officiel


par mortne2001 le 06/02/2018 à 14:24
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