Parler de MÖRGLBL ? Quelle idée incongrue, et pourtant, face à sa page blanche, le chroniqueur doit bien faire face à cette évidence absurde. Parler de MÖRGLBL…Le genre de concept qui doit bien faire marrer l’ami Christophe Godin, qui depuis la fin des années 90 mène sa barque avec une désinvolture insolente, pourtant renforcée d’un professionnalisme exacerbé. Mais après tout, l’humour, même musical se doit d’être abordé avec le plus grand des sérieux, et les blagues instrumentales passent mal lorsqu’elles sont traitées avec le dos de la cuillère. Mais ce trio iconoclaste n’en a cure, puisque leur instrument à eux est différent, et qu’ils le manipulent avec un brio à rendre fier Thierry Lhermitte. Des références cocasses évidemment, mais comment faire autrement lorsqu’on s’apprête à parler du septième album de cette entité pluriforme qui déchaîne les passions, l’admiration et les sympathies depuis sa création. Mais inutile au demeurant de faire montre d’une quelconque condescendance au moment de juger de l’œuvre en question, en se fendant d’un méprisant et lapidaire, « ah mais de toutes façon, MÖRGLBL, on connaît, c’est plié depuis longtemps ». Car non, justement, on ne connaît pas, ou seulement partiellement, parce qu’on a évidemment déjà écouté les six albums précédents, et qu’on a vu le groupe sur scène une ou plusieurs fois. Oui, le trio (Christophe Godin – guitare, Ivan Rougny – basse et Aurelien Ouzoulias – batterie) fait désormais partie du patrimoine culturel mondial, eut égard aux performances livrées un peu partout sur la planète et le soutien de leur fidèle label américain, mais comme la Joconde, la Tour Eiffel, le Taj Mahal ou Jean-Claude Bourret, il conserve cette part de mystère inaliénable qui le rend encore plus fascinant et attachant. Je laisse donc le silence s’installer pendant quelques signes, et…

(A ce moment-là, s’élève une petite voix venue du fond de la salle virtuelle de la communauté numérique. « Mais c’est quoi MÖRGLBL ? »)

Intervention qui n’a rien d’outrecuidant, et qui justement, permet de remettre les pendules à l’heure d’hiver. Selon les options, et les arguments promotionnels, MÖRGLBL serait une sorte de croisement entre Steve VAÏ et PRIMUS, ou un point de jonction entre les BEATLES et PANTERA. Ce sont des options comme d’autres, qui répondent à ce besoin permanent de comparer l’incomparable et de fixer des balises, et qui justifient aussi des appellations étranges, comme celle utilisée pour décrire la démarche du groupe, Progressif Jazz Metal Fusion instrumental. L’être humain ayant toujours éprouvé ce besoin de cataloguer pour tenter de comprendre des choses qui finalement le dépassent, autant être franc et jouer la carte de la simplicité. MÖRGLBL c’est avant tout et surtout une musique construite, ouverte, structurée mais passionnée, fougueusement libre, et empruntant à différents vocables de quoi alimenter son propre dictionnaire. Nous en étions d’ailleurs resté à la révision de 2015, via Tea Times For Pünks, qui fêtait mine de rien les huit années de collaboration du trio depuis l’arrivée d’Aurélien, et 2018 fut l’occasion de souffler les vingt bougies du projet, avec l’annonce d’un DVD live qui ne devrait plus tarder à voir le jour. Mais comme les trois compères ne sont pas du genre à attendre les bras croisés, ils en ont profité pour composer, et ainsi nous offrir ce beau cadeau qu’est The Story of Scott Rötti, qui du haut de ses onze morceaux et autant de calembours nous permet de constater que les transgresseurs de codes n’ont pas changé leur fusil d’épaule, et qu’ils continuent de déconstruire l’évidence pour prôner l’affranchissement par l’absurde.

Alors, niveau news, quoi donc ? Toujours épaulés par les services de Free Electric Sound, Christophe, Ivan et Aurélien ont profité de trois studios pour élaborer leur retour triennal (The Beat Factory, Van’s Studio et GnôGnô 6), d’un mix d’Enzo D’Agostino à l’Elia studio et d’un mastering de Mobo au Conkrete studio, pour emballer sous un artwork soigné par Pierre Bernard et Peter Puke leur septième LP studio, qui sous des intitulés plus cocasses les uns que les autres s’avère une grande cuvée de Rock instrumental sevré de références Jazz, d’allusions dadaïstes, et d’autres influences dont l’expérience même des musiciens qui ont partagé les scènes avec les plus grands. Une confrérie dont ils font d’ailleurs partie aujourd’hui, ce que confirment leurs incessantes tournées et participations à des festivals prestigieux, et ce qu’entérinent ces nouveaux morceaux, qui tout en prolongeant la légende lui apportent un éclairage nouveau. Pas de grosse surprise à attendre d’un travail qui œuvre dans la continuité, mais une satisfaction, celle de constater que le trio n’a pas l’intention de se calmer, et de remiser sa technique déjantée par revers. On retrouve donc ces rythmiques élastiques, ces phrasés de guitare lunaires qui voient du côté sombre la lumière nécessaire pour éclairer les harmonies, et surtout, cette osmose incroyable entre trois musiciens que l’histoire et le plaisir ont unis pour la vie. Comme à leur habitude, les trois marsouins n’ont reculé devant rien pour vous coller à vos écouteurs, sans avoir peur des jeux de mots les plus inexcusables, de « 2 Flics Amis Amish » à « Crime Minister », en passant par l’irrésistible « La Lèpre à Elise », ou l’ineffable « Prog Töllög ». Mais évidemment, de tels calembours ne sont pas des excuses pour justifier d’un contenu tombant dans la facilité, et dès les premières mesures tonitruantes de « 2 Flics Amis Amish », on comprend vite que le MÖRGLBL cuvée 2019 sera aussi enivrant que la récolte 2015.

Mais nous parlons là d’une ivresse bonne pour la santé mentale et musicale, de celles qui vous permettent de voir la vie à l’envers tout en gardant l’esprit à l’endroit. Une façon de fuir la routine misérable de la normalité, et de vous évader le long de couloirs mouvants, dans lesquels surgissent des créatures instrumentales biscornues, mais pleines d’empathie. La guitare de Christophe, toujours aussi volubile, illumine les parties rythmiques de ce style si particulier, évoquant tout autant le Vaï de Zappa que le Mattias Eklundh de FREAK KITCHEN, et abordant nonchalamment les problématiques posées par Scott Henderson via les réponses prodiguées par Allan Holdsworth. Rock, le groupe l’est toujours par essence, Jazz, par fantaisie, et Metal indirectement, eut égard à cette formidable puissance qui se dégage des compositions et de l’interprétation. Mais puisque des généralités ne font pas honneur au groupe, ajustons plus en détail cette approche, puisque les onze nouveaux titres de la bande méritent chacun une attention particulière. Outre le titre d’accroche déjà lâché en éclaireur, « Anarchytektür » confirme de sa pluralité que l’axe Aurélien/Ivan abat toujours un boulot de titan en naviguant entre Jazz-Rock, Techno-Rock et Rock pur, permettant à Christophe de lâcher des riffs gluants, des chapelets de notes fuyantes, donnant à cette composition des allures d’auberge espagnole pour nostalgique du Frank Zappa le plus ouvert aux suggestions Proto-Jazz. Le doigté du sieur Godin est toujours aussi subtil, capable de nous foudroyer d’une distorsion en pluie d’électricité, avant de panser nos plaies d’arpèges cautérisant. Sans se brider temporellement, le trio n’exagère pas les digressions, et reste concentré sur le propos, qu’il soit légèrement déviant et sombre ou décalé et irradiant (« Les Légions du Rhum », sorte de raccourci entre la scène Prog-Jazz des années 80 et la tendance expérimentale des nineties), ou classiquement irrévérencieux (« La Lèpre à Elise », qui ridiculise LIQUID TENSION EXPERIMENT de son audace et de ses copier/coller ludiques).

Et sous des atours rieurs et joyeux, MÖRGLBL se moque avec toujours autant de panache des questionnements de style, faisant un croc-en-jambe au Jazz pour qu’il tombe dans un coup fourré purement Metal, travestissant le trop fameux Sgt Baker des PRIMUS pour le mettre au garde à vous des troupes FREAK KITCHEN (« The Story Of Scott Rötti »). Alors oui, les sextolets sont là, les glissandos aussi, les syncopes, les harmoniques, la basse à la Jaco qui soudain se souvient de Les Claypool, cette frappe inimitable qui a contribué à la réputation immaculée d’Aurélien, mais si les retrouvailles semblent familières, on est toujours surpris par l’humilité dont fait preuve le trio dans la démesure, trouvant presque tout ce cirque normal et non sujet à un étonnement quelconque. Pourtant, il reste ahurissant de considérer que « Crime Minister » et son ambiance Jazz-Rock-Funk de l’enfer ne puisse se retrouver sur un site de vente de talent en ligne, ou que l’hypnotique mais cool « Panzer Kökötier » nous le secoue sans nous mettre les oreilles à l’envers de ses parties multiples. Mais tel est l’effet MÖRGLBL un groupe que le monde entier nous envie, et qui pourtant n’appartient à personne. Et en attendant que ce fameux DVD live nous offre l’image en plus du son, The Story Of Scott Rötti nous rappelle que ce groupe est unique en studio, et encore plus ébouriffant en concert. Concerts parfaitement traduits dans un vocable studio, et septième étape sur un parcours tellement extraordinaire qu’il donnerait presque envie à un vegan de reprendre une part de Rötti.


Titre des morceaux :

                            01. 2 Flics Amis Amish

                            02. Anarchytektür

                            03. Les Légions Du Rhum

                            04. Dar Vädim

                            05. Döner Dörgazm

                            06. La Lèpre À Elise

                            07. Crime Minister

                            08. Panzer Kökötier

                            09. Prog Töllög

                           10. The Story Of Scott Rötti

                           11. Cor À Cor

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par mortne2001 le 21/03/2019 à 16:45
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