Amusant de retrouver un groupe comme DISCONNECTED dans les rangs du label Apathia. On aurait pu penser les troyens un peu trop classiques dans le fond pour intéresser les esthètes nationaux, mais finalement, cela ne fait que prouver l’ouverture d’esprit du label qui ne cherche visiblement que la qualité. Car loin des inclinaisons habituelles des artistes de l’écurie, ce groupe pratique un Metal résolument moderne, et tourné vers des influences externes et internationales, tout en cherchant indirectement à les transcender pour vraiment se les approprier. Non que leur musique soit désagréable ou approximative, bien au contraire, mais leur formalisme empruntant tout à la fois au Metalcore qu’au Post-Grunge et au Heavy cliquant et moderne les fait passer…pour le cheval de Troie laissé dans la cour du label en attendant le bon moment pour oser l’invasion. L’anecdote est évidemment facile, mais je n’ai pu m’empêcher de l’utiliser, tant la surprise de découvrir un groupe comme celui-ci dans les dernières livraisons du label m’a étonné. Ce qui m’a étonné aussi, sans vraiment me déstabiliser (je connais les critères de choix d’Apathia, et ils n’accordent pas leur confiance aux premiers venus), c’est la qualité du premier album en question. Car tout en acceptant le carcan d’un genre qui n’admet que peu de variations, les DISCONNECTED parviennent quand même à imposer leur propre griffe, tout en admettant des boutures dont on reconnaît l’origine. Si la bio les présentant cite volontiers ARCHITECTS, GOJIRA, HACRIDE, les DEFTONES et ALTER BRIDGE, la vérité des références se situerait plutôt en convergence globale, piquant à droite et à gauche de quoi nourrir l’inspiration centrale. Certes, le propos développé est d’usage, mais les morceaux sont aussi solides que l’interprétation, et c’est avec plaisir que nous nous retrouvons en pleine bourrasque de démonstration Heavy contemporaine, qui se sent bien dans son époque. Rien de moins, mais avec ce petit quelque chose en plus qui permet de s’affirmer, sans vraiment bousculer l’ordre établi.

White Colossus, en substance, est l’archétype même du premier album parfait. Doté d’une énorme production concoctée par Adrian Martinot, bénéficiant d’un mixage clair signé François-Maxime Boutault (DAGOBA, BEHEMOTH, LOUDBLAST), et d’un mastering brillant policé par Maor Appelbaum (FAITH NO MORE, SEPULTURA, YES), il s’obstine à utiliser tous les ingrédients les plus percutants pour étayer son point de vue, et ne rechigne pas à verser dans une certaine délicatesse pour aménager des espaces négatifs. Il faut dire qu’avec un line-up rassemblant des valeurs sûres de la scène, il n’y a aucun étonnement à constater que la trame générale de l’album se veut suffisamment up in time pour séduire les fans les plus acharnés d’un Metal contemporain, à l’aise dans son époque. On retrouve donc dans les rangs du combo des figures centrales comme Adrian Martinot (guitare, MELTED SPACE), Aurélien Ouzoulias (batterie, MÖRGLBL, SATAN JOKERS, ZUUL FX, Ron THAL, Patrick RONDAT...), Ivan Pavlakovic (chant, HEAVY DUTY), ainsi que Romin Manogil (guitare rythmique) et Romain Laure (basse), qui sont parvenus à créer une osmose entre eux pour aboutir à la genèse d’un style hybride, aussi puissant qu’évanescent, et symptomatique des options les plus récentes des DEFTONES, le côté zen en moins. Et si la combinaison des influences prend parfois des airs d’hommage détourné, les chansons sont largement assez convaincantes pour comprendre que ce premier album en appellera certainement d’autres, qui développeront à n’en point douter une philosophie personnelle, qui se dégagera de l’égide parfois encombrante des cadors des genres usités.

Sans être un amateur éclairé de la chose Modern Metal, et en faisant preuve d’une objectivité occultant mes goûts personnels, je dois avouer que ce LP m’a impressionné par sa maîtrise et son professionnalisme, gardant même une petite part de spontanéité pour ne pas sombrer dans la paraphrase ou la redite un peu trop voyante. Si on retrouve évidemment régulièrement des gimmicks inhérents à certaines formations bien connues (ALTER BRIDGE évidemment, pour cette juxtaposition de précision rythmique et ces mélodies de chant travaillées), le melting-pot est savamment étudié pour fondre tous ces éléments dans un ensemble homogène, qui trahit toutefois un formalisme que la durée de l’album appuie encore plus. Avec près d’une heure de musique pour dix morceaux, les musiciens n’ont pas choisi l’approche la plus souple, et il est certain que de temps à autres, on sent le pilotage automatique ou la complaisance, sans que ces travers ne plombent le projet en lui attachant de solides parpaings aux pieds. Lorsque la tonalité se durcit (par intermittence, et jamais complètement), les noms de GOJIRA et de DAGOBA viennent à l’esprit, sans que les DISCONNECTED ne les collent de trop près, et un morceau aussi définitif que « Living Incomplete », placé judicieusement en ouverture, nous permet de constater que l’habileté technique associée à un réel désir de violence reste une combinaison fatale. Travaillant comme des artisans résolus à proposer à leurs fans un produit calibré mais sauvage, les membres du quintette donnent toute l’ampleur de leur talent pour nous persuader du bienfondé de leur entreprise, et signent une entame catchy en diable qui donne clairement envie d’en savoir un peu plus. Couplets Heavy pour guitares Néo, batterie qui écrase tout sur son passage, et allusions claires à la vague des HACRIDE, et même de MESHUGGAH lorsque le solfège tend vers les mathématiques appliquées, chant versatile, tous les ingrédients sont en place, et admirablement bien dosés. Mais ce qui reste le plus captivant sur ce disque, c’est sa capacité à unir les univers parfois au sein d’un même morceau sans paraître disparate, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

« Wounded Heart », le plus long segment de White Colossus fait montre de belles ouvertures, et propose même une jolie intro Shoegaze, qu’une batterie décalée et qu’une basse frappée viennent équilibrer de leur force. Assurément l’une des plus belles réussites de cet album, ce titre ouvre des perspectives Post-Metal que les DEFTONES savent placer en avant, et se veut progressif sur la durée, évoquant même les plus belles réussites du label des Acteurs de L’Ombre, sans pour autant se départir de son impact personnel. On nage en pleine nostalgie harmonique apaisée, et ces lignes vocales éthérées en contrepoint d’un duo basse/batterie ludique offrent un démarcage de toute beauté. Quelques arrangements synthétiques viennent même enrichir le tout, avant que le title-track ne nous ramène sur un terrain plus accidenté et concret. On reconnaît bien là le talent incroyable d’Aurélien Ouzoulias, qui confirme sa place plus que méritée au panthéon des grands cogneurs français (et mondiaux par la même occasion), mais qui sait aussi se faire plus discret lorsque l’atmosphère se feutre et devient plus intimiste (« Feodora »). A vrai dire, chaque instrumentiste semble parfaitement à sa place, même si de temps à autres les répétitions s’invitent à la fête (« Blame Shifter », qui recycle des plans déjà entendus, en version tiède), et quelques soli bien sentis transcendent même les attaques les plus classiques, plus féroces que d’ordinaires, mais encore assez souples pour rester percussives (« The Wish »). En gros, un tâtonnement temporaire, dû à une erreur de jugement qui toutefois n’empêche pas le projet de décoller. On demandera la prochaine fois une plus grande expurgation des scories les plus évitables, et un recentrage sur les idées les plus porteuses pour éviter cette sensation de trop-plein qui devient flagrante en fin de parcours.

Mais ce qui est clair, c’est que les DISCONNECTED ne le sont pas d’une certaine réalité Metal qui les fait coller à l’actualité. Et surtout, il faut voir en White Colossus un colosse sans pieds d’argile, qui avance sûr de son fait, et une démonstration que des talents cumulés peuvent parfois accoucher d’une œuvre mature.


Titres de l'album:

  1. Living Incomplete
  2. Blind Faith
  3. Wounded Heart
  4. White Colossus
  5. Feodora
  6. Losing Yourself Again
  7. Blame Shifter
  8. For All Our Sakes
  9. The Wish
  10. Armageddon

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par mortne2001 le 17/03/2018 à 17:22
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