Caligula

Lingua Ignota

19/07/2019

Profound Lore Recordings

L’émotion. Juste l’émotion. Qu’elle soit cathartique, exubérante, mais surtout, qu’elle soit authentique, qu’elle transpire d’une œuvre comme la peinture coule des doigts et le sang de l’âme. Sentir, ressentir, souffrir, être bousculé, sorti de sa zone de sécurité, qu’on hurle, qu’on trépigne, qu’on en vienne à haïr ce que l’on ressent, mais qu’on puisse se sentir enfin vivant et maître de son destin, malgré les coups de la vie, malgré cette douleur sourde qui vous coupe les jambes mais pas l’espoir. La musique est un art, et n’est donc pas logique, car s’il le devient, il perd son essence. Il faut continuer à chérir l’imprévu, le discordant, l’inhabituel, l’illogique, car ce sont les seules échappatoires à la normalité abusive d’une routine qui nous enterre progressivement. Et Kristin Hayter sait tout ça, elle qui transforme ses traumas en expériences sonores, comme beaucoup d’interprètes avant elle. Le néophyte n’ayant jamais entendu - ou plutôt « éprouvé » - son approche la rapprochera immanquablement d’autres interprètes féminines à fleur de peau, transformant la douleur en musique. Il y verra du CHELSEA WOLFE, du PHARMAKON, du Anna VON HAUSSWOLFF, et il n’aura pas tort d’un certain côté, puisque toutes ces comédiennes de l’âme partagent une même approche. Concevoir l’art différemment, et le personnifier pour lui faire épouser les contours d’une existence pas toujours simple, et rarement bénéfique d’un point de vue personnel. Avec des instrumentations le réclamant au classique, des arrangements bruitistes et l’utilisation d’orgues, de cuivres, de piano, et le refus des structures évolutives traditionnelles, ces artistes ont fait avancer la cause créative plus vite que n’importe quelle référence éprouvée. Et LINGUA IGNOTA (langue secrète créée au XIIe siècle par Hildegarde de Bingen), en deux albums, s’est construit un univers unique, à base de mélodies épurées, de cris déchirants, de thérapie primale dévastatrice, et pourtant libératrice. Après l’introductif et marquant All Bitches Die, Kristin Hayter s’en revient avec des textes qui fouettent les sens et qui trouent les chairs auditives, des mots qui cognent et qui lacèrent, mais des mots vrais. La vérité. Toujours la vérité.

Difficile pourtant d’offrir un successeur à la hauteur de ce premier effort. On y sentait les prémices d’une œuvre globale pleine de sens, certes difficile d’approche, et multiple, mais surtout l’émergence d’une nouvelle diva infernale aux épreuves passées plus dures que votre peine actuelle. Ses morceaux, libres et inspirés tout autant de l’opéra maudit que du Free Rock à tendance Noise avaient profondément choqué, parfois dérouté, et une frange passionnée du public s’était retrouvée dans son travail assez facile à identifier en termes de références. Et en étant un peu ferme et formel, il n’est pas difficile pour moi d’affirmer à l’emporte-pièce que Kristin Hayter n’est rien de moins que la fille adoptive idéale de Kate Bush et Diamanda Galas, empruntant à la première sa théâtralité, et à la seconde son sens de l’impudeur graphique et vocale. On y retrouve ces arabesques vocales qui semblent figées sur un libretto maudit, ces notes de piano éparses qui touchent en plein cœur de leur épure, et surtout cette violence omniprésente qui vous tord la colonne vertébrale de son vécu horrible, de ces coups portés qui marquent le cœur et les souvenirs. Extraordinaire vocaliste, Kristin est aussi une très intelligente compositrice qui a vite compris que l’expérimentation n’est jamais aussi efficace que lorsque qu’elle est noyée dans l’harmonie et la beauté la plus trouble (« Fragrant Is My Many Flower’d Crown »). Mais pourtant, c’est avec le sombre et évanescent, presque chamanique « Faithful Servant Friend Of Christ » qu’elle nous accueille, portant les stigmates des frappes répétées, et des mots qui font encore plus souffrir que les actes. On sent des influences celtiques, un froid glacial qui passe sous la porte, et surtout, la chair à vif qui ne cicatrisera jamais vraiment. Difficile comme entame, mais honnête, et surtout, fidèle à une démarche qui ne se dément pas depuis le premier album. Et cette phrase, lourde de sens qu’elle hurle comme un mantra cathartique, « How do I break you before you break me? » rappelle que chaque jour, une femme tombe sous le sadisme d’un époux/concubin qui ne peut comprendre et parler un autre langage que la brutalité. Eprouvant, mais indispensable.

Légèrement moins sombre et cauchemardesque que son aîné Galas, Kristin Hayter n’en est pas moins aussi extrême, comme le démontre le long, sinueux et ténébreux « Do You Doubt Me Traitor » et ses presque dix minutes d’incantation en poupée vaudou, ou les aiguilles s’enfoncent sous la peau du coupable. On sent le parrainage indirect d’œuvres sombres comme Saint of The Pit, et surtout, une authenticité qui fait défaut à d’autres performeuses comme CHELSEA WOLFE, encore un peu trop marquées par l’apparence et le visuel plus que par le vécu. Une rythmique qui pulse comme les battements d’un cœur trop fatigué, un piano sépulcral, quelques arrangements venteux, qui ne sont là que pour servir d’écrin à une voix qui incarne, qui se souvient, qui vomit sa bile et qui écume sa rage de lèvres usées par les appels de désespoir. Entre Post Noise, classique, Drone, Ambient, cette musique hors du temps mais ancrée en lui nous réserve des fulgurances éprouvantes, soudainement brisées par un apaisement qui loin de rassurer, inquiète comme le calme avant la vraie tempête (« If The Poison Won’t Take You My Dogs Will »). Se livrant complètement tout en gardant sa pudeur intacte, se montrant nue mais fardée d’émotions, Kristin détourne les codes, cite des classiques, et emprunte à Frank O’Hara cette phrase qui en dit long, « All I want is boundless love ». Mais ce besoin d’amour, plaqué sur des notes sentencieuses est vite modulé d’une réalité beaucoup plus triste et résignée, lorsque l’interprète avoue « ne connaître que la violence », qu’elle met en musique avec une douceur inhabituelle, mais tellement sincère (« I Am The Beast « )…Dans un affrontement permanent entre clins d’œil classiques et déchirements presque Post Hardcore (« Day Of Tears And Mourning »), Caligula utilise cette image du dictateur fou et sanguinaire pour dénoncer les dérives de la phallocratie, et mélange Galas, Margaret Chardiet, ISIS, NEUROSIS, les SWANS et MYRKUR pour assombrir une réalité mélodique et lui faire adopter les contours traumatiques d’une vie de souffrance.

On pourrait évidemment citer aussi Nicole DOLLANGANGER, et pas seulement à cause de la contribution de Dylan Walker de FULL OF HELL (et d’autres guests comme Sam McKinlay (THE RITA), Lee Buford (THE BODY) Ted Byrnes (CACKLE CAR, WOOD & METAL), Mike Berdan (UNIFORM), et Noraa Kaplan (VISIBILITIES)), mais mieux vaut se focaliser sur LINGUA IGNOTA, qui en combinant tous ces univers nous entraine dans le sien, d’une beauté qui subjugue (« Sorrow! Sorrow! Sorrow! », Kate BUSH en voyage astral en Orient), mais d’une violence qui perturbe. Une ode à la guérison qui accepte les blessures, un trip aux confins de la douleur intime, et surtout, un album qui choque, et qui révèle à nu la composante la plus importante de l’art. L’émotion.        

 

   

Titres de l’album :

                      1. Faithful Servant Friend Of Christ

                      2. Do You Doubt Me Traitor

                      3. Butcher Of The World

                      4. May Failure Be Your Noose

                      5. Fragrant Is My Many Flower’d Crown

                      6. If The Poison Won’t Take You My Dogs Will

                      7. Day Of Tears And Mourning

                      8. Sorrow! Sorrow! Sorrow!

                      9. Spite Alone Holds Me Aloft

                     10. Fucking Deathdealer

                     11. I Am The Beast

Site officiel

Facebook officiel


par mortne2001 le 12/08/2019 à 17:43
90 %    840

Commentaires (3) | Ajouter un commentaire


RBD
membre enregistré
13/08/2019, 23:26:44
Découvert en live en avril dernier et signalé dès lors par Metalnews. Comment ne pas penser effectivement à Diamanda Galas ? Cette catharsis vocale m'avait captivé le temps d'un set, plus que la tête d'affiche même, avec sa sensibilité à fleur de nerfs qui se préoccupe du spirituel. La sobriété des effets et de la présentation scénique n'empêche pas que ce soit assez arty, très expressif, ce qui pourrait dissuader rapidement le fan austère de Metal bourrin. Cela laisse plus de place aux autres.

Jus de cadavre
membre enregistré
14/08/2019, 14:42:17
Ouch... je n'ai écouté qu'un seul morceau et pourtant je suis sur les rotules. C'est d'une intensité rare. Cathartique. Quand elle hurle, on a juste envie de hurler avec elle, encore plus fort pour... je ne sais pas vraiment en fait ! Tout bonnement impressionnant. Et éprouvant !
Merci mec pour la chro et la découverte...

Buck Dancer
@79.87.138.218
14/08/2019, 15:34:42
Oui le morceau en écoute est... éprouvant ! Bien plus violent que certains groupes de métal. Je suis pas sur que ce soit pour moi par contre...
PS: Elle donne une interview dans le dernier New noise.

Ajouter un commentaire


Derniers articles

Fuzz in Champagne - épisode 2

Simony 27/11/2021

Live Report

Voyage au centre de la scène : Archives MORTUARY

Jus de cadavre 14/11/2021

Vidéos

Chiens + Unsu + BMB

RBD 09/11/2021

Live Report

Lofofora + Verdun

RBD 01/11/2021

Live Report

Fuzz in Champagne - épisode 1

Simony 26/10/2021

Live Report

Fange + Pilori + Skullstorm

RBD 25/10/2021

Live Report

Voyage au centre de la scène : SUPURATION

Jus de cadavre 17/10/2021

Vidéos

Déluge + Dvne

RBD 29/09/2021

Live Report

Blood Sugar Sex Magik

mortne2001 25/09/2021

From the past

Benighted + Shaârghot + Svart Crown

RBD 22/09/2021

Live Report
Concerts à 7 jours
Tags
Photos stream
Derniers commentaires
grinder92

Tant que c'est Bill Steer à la guitare, ça apportera quelque chose...Surgical et Torn ne sont pas révolutionnaires. Apportent-ils quelque chose comme avaient pu le faire Necroticism et Heartwork ? Personnellement, je ne pense pas. Fallait-il s'abstenir ? (...)

01/12/2021, 18:39

Johnny KKmetal

Oui le dernier Carcass semble diviser les gens.Même si c'est un bon disque, je suis de l'avis de Korgull en pensant qu'il n'apporte rien 

01/12/2021, 18:05

Simony

Bien sur cher Hummungus !

01/12/2021, 17:30

PORNOPUTE

Les mémoires d'un escroc ! Race maudite!

01/12/2021, 16:57

RBD

Boucherie ou pas, les avis sont tranchés en tout cas.

01/12/2021, 14:11

JOhnny KKmetal

Un grand merci à Simony pour le partage

01/12/2021, 13:50

Humungus

En son temps, pourras-tu STP annoncer dans les news la date du futur show ?

01/12/2021, 11:33

Humungus

Malheureusement pour moi, tout comme le précédent album, c'est je trouve pas assez Doom...Mais bon... C'est quand même bien torché hein.

01/12/2021, 11:29

@Arioch91

@LeMoustre, moi c'est tout l'inverse. Blood In m'a laissé de marbre complètement. Même le morceau avec Kirk Hammett ne m'a laissé rien de mémorable. Mais ce Persona Non Grata, c'est déjà mieux.Bon après... Gary(...)

01/12/2021, 08:52

Arioch91

<MAUVAISE_LANGUE>Les Mémoires de Paul Stanley ? 608 pages ?Vu tout ce qu'il a dû se sniffer, je suis surpris que ça tienne en autant de pages !

01/12/2021, 08:47

Satan

Assurément la pochette la plus chère de l'Histoire!

29/11/2021, 12:11

LeMoustre

Très déçu au final, Blood In Blood Out est tellement plus sympa que ce disque qui ne m'a fait ni chaud ni froid

29/11/2021, 11:51

dafa

quelle daube

28/11/2021, 19:47

RBD

Je suis en retard, mais c'est un document précieux pour son authenticité. Ce type d'interviews dérapantes sur des radios associatives étaient la règle à cette époque pour les groupes de cette première vague du Death français(...)

27/11/2021, 14:38

Mamoushka

Si Vivian Slaughter est UN MUSICIEN, le rédacteur est UNE TRUITE

26/11/2021, 19:05

Humungus

J'étais passé totalement à côté de cette "news"...J'aurais dû poursuivre sur ma lancée.

26/11/2021, 08:38

Humungus

Erratum : Vivian Slaughter est une femme.(C'est d'ailleurs la femme de Maniac)

26/11/2021, 08:32

Eric

Merci du plaisir d écouter cette musique

25/11/2021, 17:59

Saddam Mustaine

Meme Hellhammer a laissé les parties de Varg sur le premier album de Mayhem, le pere Mustaine c'est le mec le plus rancunier au monde mdr obligé Ellefson lui a fait une crase qu'on ignore. 

24/11/2021, 18:26

Chemikill

Oui c'est en tout cas lui qui a fait la tournée avec eux. 

24/11/2021, 14:02