FRIENDSHIP, Hatred. Voilà qui résume assez bien ma vision de « l’amitié », qui n’en est plus que de nom. Ou qui se confond avec l’intérêt, l’égoïsme, le manque d’empathie, la fugacité, l’éphémère, enfin bref, une antinomie qui réfute ses principes de base pour coller au repli sur soi ambiant. Qui sont ceux d’entre vous qui peuvent se targuer d’avoir encore des amis, ceux connus au lycée, à l’école primaire, à la fac, ou aux premiers rangs d’un premier concert ? Si vous êtes plus nombreux que je ne le croyais, alors tant mieux pour vous, mais je ne fais certainement pas partie de votre caste. Alors, mon amitié à moi, je vais la chercher ailleurs, dans l’art, celui de la déconstruction de la musique moderne qui n’a de cesse de se renouveler dans l’horreur, pour mieux nous faire comprendre vers quelle impasse nous nous dirigeons. Pourtant, à la base, le Grind est plutôt une affaire de potes, un truc limite consanguin qui voit des musiciens de la même famille se mélanger les uns au travers des autres pour multiplier les projets, et donner naissance à des excroissances bâtardes qui bavent et savent à peine parler. Ou gueuler, hurler, vomir, c’est selon. Le Grind, c’est le non-sens initial, ce genre qui dès ses origines a nié tout principe de musicalité pour se consacrer à la vitesse et à l’intensité. Une manipulation de vélocité condamnée très tôt à se répéter, mais à toujours faire l’effort ultime pour satisfaire ses fans. Et qui continue aujourd’hui de tenter d’aller plus loin, malgré la distance de départ assez éloignée. Et donc, de fait, parlons des japonais de FRIENDSHIP qui avec Hatred font encore avancer les choses, alors qu’on les croyait inamovibles du fond de leur statisme.

Sentient Ruin et Southern Lord n’étant pas du genre à signer des contrats de distribution pour faire plaisir, on pouvait leur faire confiance quant à la qualité de ce produit qu’ils se sont partagé en tape et vinyle. Et cette confiance se trouve confortée par les premières « mesures » de « Rejected », qui en effet semble rejeter tout rapprochement un peu trop poussé. Nul n’ignore que les japonais ne sont pas les derniers à friser les bords du chaos pour mieux y sombrer, mais de temps à autres, ils parviennent à garder cet équilibre instable qui les transforme en machines de guerre bruitistes qui pourtant, gardent un lien ténu avec la réalité. On ne sait pas grand-chose à propos de leur identité, les musiciens préférant se dissimuler derrière un anonymat relatif parfaitement adapté à leur conception d’un Hardcore qui ne se veut pas totalement Grind dans les faits. Certes, les blasts à la THE KILL/FULL OF HELL sont bien là, les accélérations de folie aussi mais on trouve beaucoup plus qu’un simple tir de barrage ininterrompu dans les sillons de Hatred. On y trouve sans avoir à creuser du diamant des éléments de Beatdown, de Crust, de Harsh, et aussi quelques traces infimes de Loudcore, pour une symphonie de brutalité outrancière qui redonne ses lettres de noblesse au style le plus extrême qui soit. Dès lors, inutile d’en savoir plus, de chercher des noms, d’y coller des visages, puisque l’essentiel est là. Une fois encore, le Hardcore s’est trouvé un digne représentant de brutalité, qui ne conçoit la musique que sous son aspect le plus repoussant, et pourtant séduisant. Amitié, haine ? Nous y voilà donc, en plein dans cette dualité qui nous pousse à aller vers les sentiments nous blessant le plus. Et Hatred, en tant que EP de vingt-cinq minutes en représente en quelque sorte un sommet, piquant au vif l’école Néo Crust scandinave et les enseignements Modern Core US.         

Un son à faire pâlir les élèves usant leur fond de short sur les bancs de la NOLA, à rendre fous de jalousie tous les adeptes d’un Core lourd et poisseux, un truc qui rend malade dès les premières secondes. Qui mélange la lourdeur, la vitesse, l’agressivité, l’irritation au point d’aboutir à une mixture étrange, mais revigorante, et surtout, pleine d’espoir, malgré le côté nihiliste de son élaboration. Des sons graves qui s’entrechoquent, des hurlements, de brusques arrêts sur la case de la stridence, et des coups de boutoir qui vous brisent la nuque en moins de temps qu’il n’en faut pour hurler « Scum ». Ne cherchez pas ici l’héritage de la scène de Birmingham, il a depuis trop longtemps été galvaudé pour être encore capitalisé. Ici, on adopte les us et coutumes asiatiques pour les transposer dans un mimétisme nord européen et américain, histoire d’occidentaliser sa musique pour la faire adopter. Mais en termes d’exagération, les nippons n’ont pas grand-chose à envier à leur maître MERZBOW, sans avoir recours à des subterfuges d’opacité synthétique pour nous provoquer et nous défier. L’efficacité règne en maîtresse, et des morceaux comme le tétanisant « Dirtbags », parvient à réconcilier les fans de NAILS, BOTCH, FETISH 69, FULL OF HELL, THE KILL sans forcer son talent de conteur dément.

Et avec une mise en jambes comme « Rejected », qui unit dans un même combat les blasts les plus impitoyables, les dissonances les plus palpables et les riffs les moins malléables, tout en écrasant la rythmique pour qu’elle souffre d’une anémie de BPM, tout est dit, en à peine une minute et quatorze secondes. C’est noir comme cette pochette anonyme, insondable comme les pensées les plus morbides des CONVERGE, et surtout efficace, et original, alors même qu’on se croyait perdu sur une route déjà derrière nous depuis longtemps. « Regiside » enfonce encore un peu plus le clou, et dépasse toute raison pour coucher sur sillons les débordements les plus déments d’un Grind à tendance BM, tandis que « Corrupt », sans diluer le ton, opte pour une oppression vraiment malsaine, à base de guitares en saignements et d’un beat suffocant. Doomcore ? Beatdown maladif aux accents de mort ? La question est pertinente, mais le plus important reste les émotions suggérées, qui dépassent de loin le simple cadre d’un Hardcore tuméfié. Les musiciens ont voulu transposer la violence et la laideur dans leurs aspects les plus fidèles, et nous ont donc brossé un tableau d’une époque gangrénée par l’égoïsme et la violence ses sentiments usurpés. Qui pourrait croire à l’amitié en écoutant ces chansons qui n’ont de cesse de nous prouver que la lucidité nous fait voir les rapports humains en l’état ? Cet état est catastrophique, et des crises de conscience comme « Tortures », ou mieux, l’ambivalent et instable « Compton » nous le font réaliser de pulsions dantesques, de changements de cap grotesques, tant l’outrance s’est voulue érigée en tant que principe de vie non négocié.

L’ironie est d’ailleurs poussée dans ses derniers retranchements, alors même qu’une des compositions les plus abrasives ose l’intitulé en douceur « Blue Berry »…Ironie du sort ? Ironie d’un Hardcore qui tente le coup de l’extrême à chaque seconde, et qui finalement, synthétise tout ce que le genre peut proposer de plus sale, de plus sombre et de plus repoussant. Oui, il s’agit bien de Hardcore, puisque qu’il soit Grind, Beatdown, Crust, ou quoi que ce soit d’autre, il reste du Hardcore. Mais l’un des plus violents qui soit. Alors vous comprendrez qu’après avoir écouté ça, on reste sur ses positions. L’amitié, à quoi bon ? Tant que la solitude sera accompagnée de telles déflagrations, autant rester sur son propre perron.

Misery loves company paraît-il. La misère affective et la colère intérieure n’ont en tout cas jamais trouvé si fidèle illustration.


Titres de l'album:

  1. Rejected
  2. Regiside
  3. Corrupt
  4. Tortures
  5. Compton
  6. Grief
  7. Life Sentence
  8. Blue Berry
  9. Execution
  10. Dirtbags
  11. El Chapo
  12. Treason

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 27/11/2017 à 17:33
80 %    330

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