En BM comme pour n’importe quel autre style, j’aime les groupes/musiciens qui osent, qui proposent, et qui disposent. Qui disposent de nouvelles idées, mises en pratique avec les moyens de leurs ambitions. Que ces moyens soient modestes, que les idées soient concrétisées avec deux bouts de ficelle, peu m’importe. J’aime être bousculé et entraîné dans un monde parallèle qui diffère de la réalité. Dès lors, mes sens sont stimulés, mon imagination se met en marche, et je voyage intérieurement, aux confins de l’art.

J’ai toujours détesté ceux qui se contentent de recycler, de suivre, de regarder les pas laissés dans le sable de l’histoire par ceux qui les ont précédés.

J’aime donc CREATURES. Les créatures bien sûr, celles de la nuit, celles de l’étrange, mais aussi celles de chez nous, France, pays, de plus en plus ouvert au champ des possibles, en BM, comme dans n’importe quel autre style, en admettant quand même que celui-ci reste le plus ouvert au métissage.

CREATURES, c’est un fantasme, et plus concrètement, un one man band à la base qui a su s’entourer des bons collaborateurs, et qui a su imaginer un autre monde. Crée en 2009 par Sparda (HANTERNOZ), ce projet s’est dès le départ placé sous des auspices décalés, et a choisi la maturation d’un style par adjonction d’instrumentation atypique, en utilisant des sonorités incongrues pour le genre, thérémine, orgue, piano, trompette, violon…

Mais rien n’est incongru lorsque le résultat est riche et fertile, et après sept années de réflexion, le groupe/concept/aventure solo trouve aujourd’hui un aboutissement de longue durée qui concrétise enfin sa vision d’une musique riche et complexe, aussi inspirée par la littérature fantastique que par des artistes comme NOTRE DAME, DEATH SS, KING DIAMOND ou TARTAROS, la liste étant bien loin d’être exhaustive.

Mais servez-vous de ces noms comme références de bases, presque comme des tonalités de noir et blanc, rien de plus. La musique de CREATURES se situe en effet très, très loin des aspirations métalliques de base de ces exemples, et se veut beaucoup plus riche et fouillée. Si tant d’années ont séparé la première démo du premier LP, la raison est simple. Sparda a laissé le temps faire son œuvre pour guider son inspiration, qu’il a laissée dériver le long d’un BM très ouvert, très ambitieux, et pour le moins surprenant. Pour élaborer cet album, il a tout composé, tout écrit, tout construit, mais a su choisir les bons partenaires pour enrichir son apport initial. On retrouve ainsi de nombreux featuring sur Le Noir Village, de Simon Hervé qui a illustré le conte de ses peintures et « construit » le village, aux acteurs des rôles principaux ou secondaires (Hyvermor (HANTERNOZ) : interprétation de Grimoald, Lazareth (ORDO BLASPHEMUS) : interprétation de l'Ange, Oz (ELECTRIC AGE) : interprétation du Vampire, etc…) en passant par l’adjonction de musiciens extérieurs (Cam.L : violoncelle, Ehrryk (GOTHOLOCAUST) : batterie, LeksyK : violon), ce qui ne fait que donner une dimension « symphonique » supplémentaire à une œuvre qui déjà extrêmement riche à la base.

En résulte un très bel objet, bientôt disponible en version digipack « deluxe », agrémenté d’un livret de 16 pages richement illustré.

Mais au-delà de ces considérations techniques, quelle est la portée de la musique proposée ? Cette portée est maximale, sensorielle, et surtout, incroyablement à part sur la scène BM Française, et même internationale. L’auteur/compositeur a travaillé chaque aspect de son histoire pour la rendre crédible musicalement, pour embarquer l’auditeur dans son délire, et le confronter aux personnages et à leur destin.

Plus prosaïquement, il est assez difficile d’affilier CREATURES au BM de plain-pied, tant il s’en éloigne à de multiples reprises, échappant de fait à tout label trop contraignant.

Si l’ouverture épique de l’homérique « L'Horreur des Lunes Pleines » laisse à penser que le Metal sombre est décidément l’essence essentielle du projet, « Cadavre Abandonné » renonce vite à toute pureté de ton pour s’offrir des modulations et modérations libres.

Contrairement à beaucoup d’autres groupes qui se contentent d’assembler des chansons tout en les reliant d’un thème plus ou moins logique, CREATURES via Le Noir Village a vraiment dessiné les contours d’une histoire horrifique qui peut plus ou moins se résumer en ces termes :

« « Le Noir Village » narre l'histoire d'un village paysan au XIIème siècle en proie à d'horribles monstres »

Ces montres, nous les rencontrons au fur et à mesure de la narration, qui avouons-le, est vraiment passionnante. J’ai rarement été happé dans un conte au point d’être en immersion totale, et la richesse de composition et d’arrangements n’est pas étrangère à cet état de fait.

Dès le second chapitre, Sparda introduit une instrumentation excentrée, utilise les cordes, les touches pour tisser une atmosphère étrange et suffocante, nous extirpe de la réalité pour nous plonger dans le marasme d’un cauchemar éveillé, et laisse ses idées se développer le long de longs passages atmosphérique aux connotations parfois folkloriques et/ou classiques.

« Martyre D’un Tanneur » en est un exemple des plus probants, avec son alternance ininterrompue de blasts glaçant le sang et de longs passages harmoniques médiévaux, le tout supervisé par les voix narratives qui incarnent vraiment les rôles qui leur ont été confiés. Nous nous retrouvons donc face à un véritable film pour les oreilles, conte d’horreur pour effrayer les enfants mais aussi les adultes, qui accompagne son récit d’une bande son transpirant l’horreur et la poésie par tous les sillons. Ainsi, le break de violon et de violoncelle qui interrompt le cheminement de l’histoire de ce pauvre tanneur est de toute beauté, et rappelle grandement les arrangements élaborés dans les années 70 pour enrichir les images de films fantastiques, à la manière d’un Harry Manfredini, d’un Krzysztof Komeda, ou d’un John Williams, en version épurée et moins grandiloquente.

Six titres, très longs et qui pourront rebuter de leur amplitude, mais ne craignez-rien. Sparda n’a pas cherché la complication en tant que telle, mais a simplement laissé ses idées se développer, comme le prouvent chaque chapitre. Ainsi, « A L’Orée du Mal, le Pacte Interdit » débute sur une délicate harmonie acoustique avant de s’écraser sous un up tempo dominé de guitares sombres avançant telles des ombres dans la nuit. Notons l’importance laissée à la basse, qui offre un véritablement accompagnement harmonique et non pas un simple soutien rythmique, et la pertinence des effets sonores qui s’intègrent parfaitement au contexte. Percussions tribales et incantatoires, sons sortant de nulle part, et la machine s’emballe dans un terrifiant BM très raw, dans lequel s’entremêlent une multitude de voix incarnées, sans pour autant perdre le fil rouge du thème principal très accrocheur.

« Il Etait un Monstre Assoiffé de Cœur » se veut beaucoup plus délicat et emprunté, et laisse des mélodies vocales s’évaporer dans le brouillard de la nuit, pour une inspiration très médiévale et emprunte de Folk, tandis que « Sous le Visage avenant de la Mort » se pose en conclusion logique, en reprenant les ingrédients déjà utilisés pour les porter à un paroxysme de violence et de beauté, par l’entremise de voix féminines opératiques, contrebalançant une bande instrumentale d’une violence avouée. Riffs circulaires en volutes de mélodie, arrangements toujours plus présents, climat délétère et inquiétant, un peu comme si les éléments les plus abrasifs du BM s’invitaient sur la bande originale de l’Inferno de Dario Argento… 

Le Noir Village est beaucoup plus qu’un simple album. C’est un conte mis en musique, une légende qui s’écrit sous vos oreilles, une histoire d’horreur dont vous êtes le spectateur et le lecteur. C’est une œuvre ambitieuse qui se découvre au fil des écoutes, et qui continue d’offrir de nouveaux éléments des mois après sa découverte initiale. Si vous souhaitez avoir une concrétisation picturale des fantasmagories qui s’en dégagent, un clip est disponible en forme de trailer sur Youtube. Mais je me permettrai de vous donner un conseil. Allongez-vous, allumez une bougie, et laissez faire la musique en fixant sa flamme. Puis fermez les yeux, et partez vers ce village maudit hanté par des créatures de l’ombre. C’est le meilleur moyen d’en ressentir toutes les vibrations, et de pénétrer l’univers si particulier de CREATURES, qui a mis au monde un bestiaire de l’horreur musicale assez effrayant en soi.

Titres de l'album :

  1. L'Horreur des Lunes Pleines
  2. Cadavre Abandonné
  3. Martyre d'un Tanneur
  4. À l'orée du Mal, le Pacte Interdit
  5. Il était un Monstre assoiffé de Cœur
  6. Sous le Visage avenant de la Mort


Bandcamp Officiel




par mortne2001 le 25/10/2016 à 08:00
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