On pourrait croire, faussement d’ailleurs, qu’en termes de Hardcore noisy tout a été dit depuis les premières exactions d’UNSANE et les dernières de CONVERGE. S’il est certain que le genre n’a que peu de capacités d’évolution sans se répéter ad vitam aeternam, il offre encore la possibilité d’une porte de sortie vers un univers non différent, mais parallèle, ou chaque détail semble identique au notre, mais diffère presque imperceptiblement. Les défenseurs de la cause, la vraie, ne sont plus aussi nombreux qu’il y a quelques décennies, lorsque le genre n’était pas encore enfermé dans un carcan restrictif, mais ceux qui restent debout et qui osent nous honorer de leur présence à intervalles vraiment pas réguliers avancent coûte que coûte, et tracent leur route chaotique sans craindre une quelconque sortie de piste. Et on le sait aussi, les américains de WILL HAVEN ne sont pas du genre à tambouriner à notre porte tous les ans avec leur dernière livraison sous le bras. Trois ou quatre années s’écoulent systématiquement entre chacune de leurs apparitions, mais ces retours ne sont jamais vains. Et depuis El Diablo, publié lorsque le Néo Metal était proche de l’agonie, le groupe de Sacramento n’a eu de cesse de rechercher de nouveaux moyens de pression, transformant chacun de leur comeback inopiné en nuit de la purge destinée à purifier le monde de ses poids morts. Qu’en est-il de leur sixième longue durée, ce Muerte que les fans peuvent apprécier depuis hier via l’implication de Minus Head ? Il n’est pas si différent de leur précédent Open The Mind To Discomfort, qui de son titre en disait long sur des intentions jamais dissimulées, tout en proposant quelques idées sinon inédites, du moins habilement recyclées pour faire passer cette nouvelle séance de torture pour un test de gégène vraiment maladif.

Maladif, le mot est lâché, et à dessein. Si l’on tombe encore sur les systématismes qui font avancer le combo (Grady Avenell - chant, Jeff Irwin - guitare, Adrien Contreras - basse et Mitch Wheeler - batterie), ces guitares déviantes, ce chant exhorté, cette rythmique en pulsations permanentes, on tombe aussi sur quelques surprises de taille, dont l’implication d’un certain Stephen Carpenter des DEFTONES, venu prêter guitares fortes pour un titre en collaboration. Nous aurions beau jeu d’évacuer ce duo pas si improbable que ça (les musiciens sont des amis de longue date) dès l’entame d’analyse, tant il prouve que les univers contraires peuvent parfois se compléter avec brio, mais autant reconnaître que placé en clôture, il offre une perspective intéressante sur le futur des WILL HAVEN. Tendu comme une corde à piano prête à lâcher et fouetter les visages inconscients, il développe un festival de riffs concentrés, et justifie toute l’influence que le guitariste barbu a pu entretenir sur les instrumentistes fous californiens, spécialement sur Irwin, son ami depuis les années 90. Mais il est aussi proche d’une acmé qu’éloigné d’un pinacle, tant les quarante-cinq minutes de ce nouvel effort transforment notre quotidien en cauchemar, d’actes délibérément bruitistes en poussées mélodiques maladives, se hissant sans peine au niveau des meilleurs/pires déviances passées.

« En tout et pour tout, nous avons passé deux ans sur ce disque. Nous avons eu plus de temps que d’habitude pour le peaufiner, et nous en avons tiré profit. Nous sommes aussi plus en adéquation avec notre propre personnalité. C’est la première fois que j’ai quitté le studio en me disant, « je n’aurais rien pu faire de plus pour obtenir un meilleur résultat » »

Et si Jeff affirme sans ambages sa fierté quant à ce nouveau-né, vous pouvez lui faire confiance, il sait de quoi il parle. Même si le quatuor a souvent pris des largesses avec les impératifs temporels, avouons tout de go que Muerte a la colère apaisée, et qu’il est cohérent envers lui-même, et nous-mêmes. Et s’il démarre sous les auspices les plus lourds et Convergiens qui soient (« Hewed With The Brand »), c’est pour mieux affirmer cette allégeance qui relie le concept à des années 90 pas si mortes et enterrées qu’elles n’en ont l’air. On retrouve toujours cette tendance à enjamber les époques, piochant dans les années antérieures la puissance nécessaire pour continuer, mais l’agrémentant d’une haine viscérale intemporelle qui évite de dater avec trop d’acuité. Ce sixième LP aurait très bien pu être composé et enregistré en 1997, en 2008, sans que l’on ressente des anachronismes, et si le principe du « le mieux est l’ennemi du bien » est toujours appliqué avec célérité, la parcimonie des motifs n’empêche pas la pluralité. C’est ce que démontre en tout cas l’ambivalent « Winds of Change », strié de quiétude trompeuse et de fulgurances fielleuses, laissant toute latitude à Grady et Jeff pour expulser leur colère la plus saine. Motifs harmoniques, arrangements troubles, agencement faussement à l’avenant, pour une mise en jambes ambiguë qui drague ouvertement le Noise avant de l’accoupler de force au Post Hardcore le moins complaisant. Pour autant, les WILL HAVEN sont toujours aussi Hardcore qu’on puisse l’être, et n’ont pas baissé les armes pour céder à une mode dite de « l’après », réfutant ainsi tout principe d’ouverture exagérée. La claustrophobie des sens est toujours privilégiée, entraînant une moiteur de perception rendant chaque intervention traumatique, dans un désir de coller aux préceptes conjoints de NAILS et KILLING JOKE (« Kinney »).

Les californiens, comme à leur habitude, faussent les pistes et pipent les dès de mélodies amères, « The Son » en tête de ligne qui semble désespérément de ses notes acides appeler une descendance qui n’existe certainement pas, alors que « 43 » en appelle au vécu des UNSANE pour propulser la rage en dehors de son cadre habituel. Pas vraiment de surprise, sauf celle de constater que la qualité dans le vice est toujours égale, mais de petites choses mouvantes, comme ce « No Escape », bilan ferme d’une fin de non-recevoir, ou ce « Now In The Ashes » qui pourrait induire les fans de NEUROSIS en erreur en les persuadant que leurs héros se sont réincarnés sous une forme différente. Percutant autant qu’il n’est louvoyant, Muerte célèbre un parcours, unique, de sa fréquence et de ses tendances, mais semble aussi s’écrire comme un acte notarié fixant la mort inéluctable d’un des groupes les plus inclassables et imprévisibles de sa catégorie. Selon les avis autorisés, ce nouveau chapitre de la saga WILL HAVEN serait le dernier, ce qui nous pousserait ainsi à le prendre comme le faux bilan qu’il est. Faux parce qu’il ne regarde pas en arrière pour synthétiser, mais véritable puisqu’il se veut point final indiscutable. A moins que les originaires de Sacramento ne changent encore d’avis, eux qui ont connu tant de difficultés à se stabiliser. Mais sans prendre en compte cette impasse menant sur une tombe pas encore creusée, il peut aussi s’entrevoir comme le point d’orgue d’une carrière que rien n’a dominé, sinon cette envie d’aller plus loin, et de crier plus fort.


Titres de l'album:

  1. Hewed with the Brand
  2. Winds of Change
  3. Kinney
  4. The Son
  5. 43
  6. No Escape
  7. Unit K
  8. Ladwig No. 949
  9. Bootstraps
  10. Now in the Ashes
  11. El Sol

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par mortne2001 le 07/04/2018 à 14:12
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