Quoiqu’on en dise, et aussi détaché de la réalité pensons-nous être, nous nous rattachons toujours à des structures logiques, parce que nous en avons besoin, parce que ça rassure, parce que ça rentre dans notre champ de compréhension, parce qu’on n’a pas d’effort à faire. Ce postulat qui s’appliquera aujourd’hui au domaine artistique est aussi valable d’un point de vue théorique et plus précisément dogmatique, et sans rentrer dans le détail d’une vulgarisation de la philosophie et de la psychologie, on préfèrera toujours une personnification possible à une évasion totale, qui demande beaucoup plus de travail sur soi. La perdition en soi n’est pas un sentiment abstrait, elle résulte juste d’une volonté de casser les schémas pour les reconstruire et les voir sous un angle différent, et musicalement parlant, il sera toujours plus facile d’appréhender une chanson Pop dans son format le plus consensuel qu’un ad-lib ou qu’une improvisation qui rejettera tous les codes structurels existants. Je ne vais pas tomber dans le sempiternel débat couplet/pré-refrain/refrain/pont/solo/refrain, mais autant dire que même dans le Metal, cette progression logique fait souvent loi, tout comme dans le Rock et la Pop. On hésite toujours à s’écarter du droit chemin commercial pour proposer quelque chose de moins rationnel, de peur que le public ne suive pas. Mais une partie de ce public suivra toujours, et continuera de vouer un culte aux avant-gardistes et autres esprits libres qui justement n’ont pas peur de l’ailleurs. C’est ainsi que les encyclopédies recenseront toujours les John Cage, les Ornette Coleman, THROBBING GRISTLE, KRAFTWERK, Yoko Ono, Diamanda Galas, la vague No Wave, Hawkwind, Annette Peacock, SUN RA, et tous ces artistes qui un jour ou l’autre ont dit non au conformisme pour explorer des expressions plus personnelles et parfois…étranges. Certes, personne n’est contre un coup de folie, tant qu’il ne dépasse pas le cadre d’une entrée raisonnable par album, mais un album entier de folie instrumentale est toujours plus dur à digérer. Mais…

Mais ce qui ne nous empêche pas d’aimer Sun O))), CULT OF LUNA, GNAW THEIR TONGUES, de parfois glisser en toute discrétion Metal Machine Music de Lou Reed dans le lecteur, se nous repaître des violences de SUICIDE, et finalement, d’adopter cette posture dadaïste qui conchie le normal pour privilégier l’absurde. Et se mettre en danger, se découvrir est un réflexe sain finalement, car le bruit, quelle que soit la forme qu’il adopte, à ce quelque chose de cathartique dans une société qui se plaît à tout étiqueter pour tout ranger sur les étagères de la décence. Ainsi, le projet PSY-NO-ARK, acronyme de PSYCHEDELIC-NOISE-ARKESTRA rentre dans cette catégorie de libres penseurs qui n’ont que faire d’une quelconque suite harmonique, et qui préfèrent transformer leurs prestations en happening de bruit et de fureur, en laissant leurs instruments prendre le dessus, quel que soit le résultat obtenu. Fondé par José Francisco Ycaza aka Esquizoide 0nírico, qui pour l’occasion s’est bombardé cher d’orchestre, chanteur, responsable des effets, claviériste, pianiste et bassiste, ce concept hors-norme n’est pas vraiment du Metal à proprement parler, mais il en a le sens de la rébellion, les refus des convenances, et l’affranchissement de toute limite. Plus Ambient et classiquement bruitiste que Rock, ce projet nous offre donc via Nodvs Gordivs une symphonie de cacophonie, que la majorité d’entre vous jugeront assourdissante, stérile, inutile, et rébarbative. En s’inspirant des courants d’avant-garde du classique et entremêlant les expérimentations de Stockhausen, Erik Satie, et en transposant le tout dans un courant adoptant les stances des Sun O))), de la vague Space-Rock des seventies, et les postures de biais du BM le plus Noisy de la création, PSY-NO-ARK dérange, bouscule, provoque, mais ne laisse pas indifférent. Pour autant, ne vous attendez pas à une blague concoctée par des esprits malades en pleine crise de condescendance et de haine farouche envers le populisme, puisque cet album, aussi expérimental soit-il reste d’une cohérence que les âmes les plus extra/introverties adopteront et comprendront du haut de leur unicité. On sent que derrière le magma sonore et le brouhaha des cordes et synthés se cachent des progressions certes sauvages et libres, mais logiques dans leur évolution. Les thèmes sont brodés, autant qu’un écho spatial peut l’être, et si une composition aussi hermétique que « Elephants of War » plongera les auditeurs les plus timorés dans une transe d’indifférence tout à fait justifiée, elle permettra à quelques noise addicts avertis d’apprécier des percussions sud-américaines perdues dans un champ électromagnétique, et des volutes vocales surgissant de nulle part, et confrontant un chant féminin désincarné et des grondements masculins plus symptomatiques du BM le moins compromis. Alors, de l’intérêt d’une telle réalisation pour une audience plus volontiers consacrée au Hard-Rock le plus formel ? De comprendre que la puissance et l’expression revêtissent parfois des costumes différents.

On peut parfois penser à une rencontre inopinée entre Bjork et Mories, ou entre Patty Waters et TRIBE OF NEUROT, à un délire cauchemardesque de Kitaro en pleine descente de Cosi Fan Tutte, à Kate Bush perdue dans un piège mental tendu par les OOiOO (« Sabazios »), voire à un nouveau projet solo de Natasha Khan se plongeant dans les arcanes de l’avant-garde équatorienne et sa musique traditionnelle,  mais en tout cas, on pense à autre chose, on s’évade, d’autant plus que l’album a été pensé comme une narration certes non-linéaire, mais élaborée, comme le démontre la coupure à mi-parcours qui s’éloigne de l’Ambient le plus noisy pour se rapprocher d’un expérimental plus mélodique et ludique, comme si les MINUTEMEN apprenaient le solfège sous la tutelle de John Cale. Et entre des fulgurances percussives établissant un arrière-plan mouvant, des couches d’arrangements suggérant un ailleurs assez menaçant, et un crescendo traquant la moindre réalité concrète pour y voir une allégorie sur la dureté de la vie, on se laisse happer par cette aventure qui ne recule devant aucune provocation anti-musicale pour justement, offrir à la musique un nouveau visage, différent, peut-être moins reconnaissable, mais séduisant de sa beauté trouble. Ainsi, « Gladio » se permet toutes les audaces, commence léger pour finir lourd en accumulation d’impressions, et nous entraîne même dans un Drone que l’école indienne de la fin des seventies aurait pu nous offrir entre deux préceptes de méditation. Et finalement, Nodvs Gordivs est une méditation, qui vous offre le mantra à répéter et la transcendance elle-même dans un même package, pour accéder à un niveau supérieur de conscience acceptant le bien et le mal comme une entité indivisible.

Je vous rassure, je n’essaie pas de justifier mon choix du jour en me raccrochant au passé d’une musique expérimentale qui ne concerne finalement pas grand monde. J’essaie juste de vous montrer que des approches différentes peuvent exister, et se justifier par leurs propres qualités. Tout le monde ne peut pas supporter les quatorze minutes de « Nodvs Gordivs », vrombissantes, grondantes, que beaucoup rejetteront en arguant d’un « n’importe quoi/foutoir prétentieux » qui sera peut-être la vérité d’ailleurs, puisqu’il est toujours difficile de faire la différence entre les vrais artistes et les fumistes. Mais l’expression vocale, la pluralité des sentiments, et les quelques harmonies chamaniques parvenant à se tailler une place servent non de caution ni de bouée de sauvetage, mais plus d’une révélation, celle qui affirme que les PSY-NO-ARK ne sont pas qu’une bande d’escrocs. Et je défie bon nombre de groupes de Post-Hardcore et de BM atmosphérique de me pondre un final aussi grandiloquent et effrayant. Mais chacun voit midi à sa porte, même à onze heures. D’autant plus qu’il est dix heures aujourd’hui. Alors à vous de voir. Vous avez les noms, les références, les possibles influences et les images sonores. Et vous êtes assez grand pour choisir entre réalité confortable et exploration des sens plus exigeante.      

  

Titres de l'album :

                        1.Postulatum

                        2.Blood on Ancient Bronze

                        3.Axioma

                        4.Elephants of War

                        5.Sabazios

                        6.Gladio

                        7.Nodvs Gordivs

                        8.Corollarium

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par mortne2001 le 22/02/2019 à 16:24
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