C’est une créature étrange qui nous revient des Etats-Unis, que j’ai réussi à apprivoiser avec le temps, à défaut de la dompter. Cette créature n’appartient à aucune catégorie existante, et semble être restée à l’état sauvage, quoique les années semblent prouver que des manières ont été développées, à défaut de rentrer dans le rang. Et j’espère d’ailleurs sincèrement que le duo CARA NEIR n’y rentrera jamais, lui qui se glisse entre toutes les petites cases créées par les journalistes qui décidément, n’aiment pas qu’on échappe à leurs restrictions de style. Et la question se pose encore et toujours depuis 2008. Qui sont les CARA NEIR ? Comment s’en approcher, comment en parler, et comment interpréter leurs cris, nombreux, violents, leurs plaintes sourdes, et leur désir patent de ne faire partie d’aucune meute ? Difficile d’extrapoler sur un thème qui finalement pourrait se poser en catégorie à lui seul, mais c’est avec bonheur que l’analyse va pouvoir reprendre, trois ans après leur dernier long, et deux ans après leur dernière apparition discographique. J’ai à plusieurs reprises évoqué leur cas complexe, à l’occasion de Perpetual Despair Is the Human Condition, leur dernière œuvre en solitaire, mais aussi pour souligner l’importance des faces qu’ils ont partagées avec les CAÏNA et WILDSPEAKER, étant fan depuis leur premier album, l’essentiel et viscéral Part I / Part II, sorti il y a pile…dix ans. 2009/2019, le parallèle de la continuité était trop tentant et je suis presque certain que le duo n’a rien laissé au hasard en laisser couler le sable d’une décennie entre ces deux efforts se complétant à merveille, puisque nous pouvons enfin apprécier la suite logique de cette mise en jambes, qu’on aurait espérée plus conséquente, mais qui en trente-sept minutes synthétise parfaitement tous les espoirs noirs placés en ce groupe unique.      

Part III / Part IV n’est ni plus ni moins que le cinquième tome des aventures de Chris Francis (chant, textes) et Garry Brents (tout le reste/chœurs) et sa force réside en sa diversité brute qui semble puiser dans toutes les mouvances de quoi écrire une suite logique. Toujours peu amènes en terme de statisme, les deux compères revisitent le répertoire extrême contemporain, se parant toujours de la caution Post pour justifier de leurs expériences, qui sont souvent bruitistes, aussi souvent mélodiques, parfois Ambient, et de temps à autres contemplatives. Un programme riche et dense, mais surtout complexe une fois pris dans sa globalité, puisque lorsque les pièces du puzzle se mettent enfin en place, on devine un visage toujours aussi flou, mais bizarrement plus séduisant que jamais. Séduisant, mais légèrement effrayant. Car en réfutant tout ancrage, CARA NEIR semble vouloir à tout prix garder une sorte d’anonymat dans la recherche de personnalité, changeant ses papiers pour ne jamais être identifié ou retrouvé. Comme une ombre qui flotte dans la mémoire, une silhouette qu’on aperçoit au détour d’une allée, une voix qu’on peine à reconnaître dans la foule, et qui pourtant marque les iris, les tympans, et les neurones. Certains en termes de description, parlent toujours d’eux en utilisant les codes du Post Black, d’autres du Grind, mais à l’instar des FULL OF HELL, des LEPROUS ou de DODECAHEDRON, le cas des deux américains emprunte au vocabulaire fantasmagorique, et non catégorique, et ce cinquième LP ne fait encore une fois pas exception à la règle. On y retrouve ces éléments, mais aussi bien d’autres, des passages qui peuvent évoquer les CONVERGE, LIFE OF AGONY, THE OCEAN, NEUROSIS, NAILS, PRIMITIVE MAN, UNSANE, et même les DEFTONES pourquoi pas, et donc, trop de versatilité pour apposer un sceau définitif sur l’enveloppe de l’étrangeté.

Des rythmiques parfois millimétrées à la FUGAZI, avec la même rigueur cartésienne de colère (« Humanity Lost »), des crises de colère à la BREACH, des pulsions morbides à la DEAFHEAVEN, mais moins vulgarisées pour plaire au grand public, des attaques de solitude typique du Post Rock le plus actuel, le tout remué et réorganisé pour s’articuler comme un conte biscornu, tout droit sorti de deux cerveaux libres, à la réflexion perpétuelle. En parlant justement de « Humanity Lost », on comprend que le désir de Garry et Chris est de ne pas se brider inutilement, en réfutant tout principe de linéarité, sans sacrifier la cohérence au profit de l’expérimentation, puisque leur musique est toujours aussi homogène dans le rendu. Chaque couplet, chaque break, chaque impulsion est à sa place, et si les morceaux fuient les structures classiques et les enchaînements un peu trop évidents, ils n’en restent pas moins admirables de poésie et de puissance, créant leur propre univers, sans refrain, sans strophe trop calibrée, où les hurlements succèdent aux feulements, et où les riffs les plus gigantesques laissent respirer les arpèges épurés. Et même les inserts les plus radicaux comme l’intro « Penance » font preuve d’une telle audace dans la violence, et d’une telle brutalité dans la déconstruction qu’on peine à les accoler à une parenthèse Hardcore. Ou alors, le Hardcore vu par Bob Mould, et produit par Kurt Ballou, conchiant le simplisme pour oser juxtaposer des harmonies de guitare enfantines à des gravites de distorsion excessives. Une énorme basse redondante, une batterie inventive, des heurts, du chaos, mais aussi la quiétude, et finalement, la diversité comme seul dogme. Si le tout-venant est vôtre pain quotidien, il est certain que vous ne chercherez pas plus loin que « Absolution » pour rejeter en bloc cette philosophie artistique, à base d’enjambement des barrières, et de doigt tendu aux bonnes manières. Le solfège n’est pas ici une priorité, même s’il est appliqué parfois avec rigueur, mais à force de naviguer entre Post-Hardcore, Post-Rock, Hardcore, Post-Metal, Alternatif et minimalisme expressif, les CARA NEIR pourront rebuter, de la même façon avec laquelle les NEUTRAL MILK HOTEL se collaient le public à dos de leurs collages surréalistes.

Il y a largement de quoi distancier la concurrence pourtant. En osant le riff en son clair de « Treason », posé sur une rythmique à la « Ace of Spades », avant de briser le tout sur un écueil de férocité digne des UNSANE. Mais New-York ou Dallas, le monde y est aussi impitoyable, et si le Texas célèbre plus volontiers la gloire de la Country, il accepte aussi de faire face à ses propres contradictions et à sa propre violence en assumant le comportement de ses enfants. Le chant de Chris, toujours aussi écorché et paroxysmique, se veut plus mouvant, adoptant des contours presque intimes, et s’enfilant autour d’un collier de perle Indie, « Suffocating », mais avec toujours assez d’air dans les poumons pour paraître agonisant. Titre unique en soi, ce morceau réconciliant les BREACH avec la vague Néo-alternative des nineties est un modèle du non-genre, et joue les opposés, laissant une basse claquante et sinueuse réguler une batterie épileptique, et permettant à une guitare ascétique de freiner les ardeurs de cordes vocales fatiguées. Et si les morceaux les plus longs semblent souvent être les plus alambiqués, c’est certainement parce que le final « April Ruin » renferme plus d’idées géniales que la discographie entière de groupe plus confirmés. Arrangements presque Trip-Hop, harmonies acides sous-jacentes, imbrications en délire lysergique, pour un final aux allures de descente de trip vertigineuse. Crescendo en devenir, cet épilogue est l’ultime pied de nez d’un groupe qui a depuis longtemps trouvé ses marques dans la contradiction et les dichotomies, et qui ose prôner la douceur et la brutalité à parts égales. Et après avoir encaissé le coup de Part III / Part IV, vous ne serez pas plus capable qu’avant de répondre à la seule question qui n’est pas (si) importante (finalement).

Qui sont les CARA NEIR ?

  

Titres de l'album :

                           1.Penance

                           2.Absolution

                           3.Treason

                           4.Suffocating

                           5.Time is Terrifying

                           6.Humanity Lost

                           7.Choke

                           8.April Ruin

Facebook officiel

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 16/04/2019 à 17:54
95 %    108

Commentaires (0) | Ajouter un commentaire

pas de commentaire enregistré

Ajouter un commentaire


Vain Vipers

Vain Vipers

Dirty Shirt

Letchology

Haunt

Mosaic Vision

Stonecast

I Earther

Devil Master

Satan Spits On Children Of Light

Voz De Nenhum

Sublimation

Vertex

Scalable

This Gift Is A Curse

A Throne Of Ash

Thornbridge

Theatrical Masterpiece

Spectrum Orchestrum

It's About Time

Ares Kingdom

By The Light Of Their Destruction

The End Machine

The End Machine

Vitriol

Chrysalis

Altar Of Oblivion

The Seven Spirits

Inculter

Fatal Visions

Venom Prison

Samsara

Sammy Hagar

Space Between

Final Cut

Jackhammer

Eivør

Live In Tórshavn

Mgła - Revenge - Doombringer // Paris

Mold_Putrefaction / 19/05/2019
Death Metal

Dead can Dance

RBD / 19/05/2019
Darkwave

NETHERLANDS DEATHFEST IV / Tilburg, Pays-Bas

Jus de cadavre / 16/05/2019
Death Metal

Tour-Report ACOD (support Cradle Of Filth / Avril 2019)

Jus de cadavre / 14/05/2019
Death Black Metal

Concerts à 7 jours

Photo Stream

Derniers coms

En voilà un qui aura marqué l'esthétique du Metal, en quelques oeuvres. Il suffit parfois de peu.


C'est ce côté vite torché qui donne toute cette bestialité justement je trouve. Y a bien peu d'album Metal aussi intense et violent que Reign selon moi.


@KaneIsBack, à l'origine Reign In Blood devait durer plus longtemps que 28 minutes mais lorsque le groupe est rentré dans le studio et a branché le matos, ils ont speedé comme des malades et c'est devenu Reign In Blood. Peut être avaient-ils le feu au derche ou envie de boucler le record le plu(...)


En fait, je crois que je me suis mal exprimé. C'est surtout que cet album me frustre, en fait. J'aurais voulu des morceaux plus développés, un peu plus longs. Criminally Insane, par exemple, est un super morceau, mais à peine 2 mn 20, quoi... Frustrant, oui, c'est plutôt ça pour moi.


Découvert en 88, j'ai mis des années avant de cerner et d'apprécier ce disque.
Depuis, je l'ai acheté à 4 reprises à force de l'avoir usé.


Je viens d'acheter deux tonnes de tomates... ;)


Kanelsback, cet album est tellement violent, sauvage, radical, intense, que c'est justement en ayant acheté et écouté cet album bien des années après avoir découvert Slayer ( je me contentais alors des morceaux en version live) que j'ai compris pourquoi Slayer ÉTAIT Slayer. Et c'est devenu de(...)


Je vais faire mon hérétique : j'ai jamais pu blairer cet album... Ne pas l'avoir découvert à l'époque joue sans doute dans mon ressenti, j'imagine, mais je m'emmerde en écoutant ce disque. Hormis Angel of Death et Raining Blood, je trouve les morceaux un peu torchés à la va-vite et basiques.(...)


mauvais


Merci de ta chronique .
Ici le batteur mentionné.
Chronique très appréciable , et très bien écrite . Et dont l'analyse globale est pertinente
Cela dit , même si j'aime les " anexes " Atheist et Mekong delta et Holy moses , je n'ai jamais été vraiment influencé par ce gen(...)


Même classement pour moi que Jus de Cadavre !
Et des pochettes qui auront marqué mon adolescence...


Mmh, ça se tire la bourre avec Master Of Puppets pour le titre du plus grand album Metal au monde... Mais c'est dans le top 2 des plus grands oui... :D
Aller j'ai de la route ce soir, je sais ce que je vais écouter dans la bagnole !


Pochette mythique pour un album mythique. Peut être le plus grand de tous les temps...


J'arrive après la bataille, mais interview une fois de plus très cool !

Et ça fait tellement plaisir de lire ça : "Combien de groupes entend on se plaindre de ne pas attirer suffisamment de monde en concert alors que les mêmes musiciens ne vont jamais aux concerts des autres ?"


Pas top, du revival classique.


Ca casse pas trois pattes à la dinde. Voix générique au possible, notamment.


Pour ma part, l'extrait disponible (Black Flame Candle) me rappelle les meilleurs moments de Toxic Holocaust. Je vais du coup m'y atteler plus sérieusement!


Pas mal du tout ce truc ! La chro résume parfaitement bien la chose !
"le Punk s’est toujours très bien marié au Black le plus primal " et ça je plussoie fois 100.


Très intéressante démarche que celle de Sun, d'autant plus par le producteur de The Dø !


Sorceress était vraiment inintéressant, ce que je n'avais jamais ressenti avec Opeth quand bien même je préfère la période Still life / Blackwater park / Deliverance. J'espère que celui-ci rattrapera la donne, faute de quoi je passerai mon chemin à l'avenir.