Aujourd’hui, c’est le premier jour du printemps. Liesse générale, floraison déjà entamée depuis quelques temps, sourires, même si le soleil joue encore à cache-cache. J’aurais pu me fondre dans la masse des faciès souriants et autres manifestations de joie, et chroniquer un disque de circonstance, et pourtant, j’ai encore pris tout le monde à contrepied en me concentrant sur le nouvel effort d’un groupe résolument à part, dont j’ai encore beaucoup de mal à cerner la musique.

Il est vrai que celle-ci est assez atypique et excentrée, et plus caractéristique d’un mode d’expression en vogue dans l’underground des 70’s. Ou plutôt, d’une expression passée remise au goût bruitiste du jour, celui des années 2000, qui auraient tout aussi bien pu émerger des 90’s, enfin bref…je n’ai pas choisi la facilité, et je m’en félicite.

Ainsi, je me suis retrouvé face à instruments avec un projet plus ou moins solo étendu en collectif, connu pour exprimer ses vues étranges depuis le début des années 2000, et qui depuis n’a pas vraiment mis d’eau dans son rude moulin d’hiver de déconstruction.

Son nom ?

COMBAT ASTRONOMY. Et pour faire un peu de place dans les méandres de vos questions, je pense qu’un minimum de bio s’impose.

COMBAT ASTRONOMY n’est ni plus ni moins que le jouet personnel de James Huggett, musicien originaire d’Angleterre, élevé près de Manchester, ayant émigré aux USA en 1998. Artiste visuel à la base, James a commencé à expérimenter le son dans des home studios bricolés pour l’occasion, se consacrant à l’étude d’un Noise Industriel inspiré de références comme les SWANS, GODFLESH, RUINS, avant de se lancer dans un projet assez unique en soi, histoire de concrétiser sa vision d’un art d’avant-garde, aussi libre qu’expérimental.

S’entourant de musiciens rencontrés au hasard de ses pérégrinations, il a repris ses cordes et depuis plus d’une dizaine d’années, propose des albums aussi concis que disparates, aussi emprunts de la vague RIO des seventies (HENRY COW, UNIVERS ZERO, ART ZOYD, STORMY SIX), que d’un Free-Jazz affranchi de toute contrainte et soumis aux impératifs noisy de l’Industriel et de la musique Metal concrète.

Résultat ?

Justement spécial, foncièrement déstabilisant, et plutôt réservé aux fans d’un Rock libre, sans attache, dans la plus droite lignée des MAGMA et de leur Zeuhl, adapté à un contexte puissant et dissonant, un peu comme si Justin Broadrick et Christian Vander baptisaient un projet commun de leur folie personnelle. Alors évidemment, l’utilisation d’instruments comme le saxo et autres cuivres aura de quoi étonner le néophyte, mais dès les premières mesures d’une chanson évaporées dans l’espace, il sera relativement facile de comprendre que la musique de COMBAT ASTRONOMY ne fait pas vraiment partie d’un monde de logique, mais bien d’un univers de liberté aux frontières floues, et mouvantes. Perturbant, mais enrichissant, pour le moins, et Symmetry Through Collapse ne fait aucunement exception à la règle.

Depuis ses précédents efforts, le projet a changé de participants, accueillant au chant Dalila Kayros et Peter Fairclough à la batterie, mais conservant dans ses rangs le fidèle lieutenant Martin Archer (saxo, clarinette basse, orgue), et intégrant les participations de Nick Robinson à la guitare sur quelques titres, et de Wesley Ian Booth au violon.

Car la recherche primale de CA, c’est une fascination pour le cœur d’une rythmique basse/batterie, un peu à la manière d’un ZEUS en beaucoup plus tourmenté, et surtout, beaucoup plus expérimental et cru, voire d’une violence dense assez difficile à domestiquer pour l’auditeur lambda assez étranger à ce monde opaque.

Somme toute, et opération posée, violence sourde, liberté de ton, cris, feulements, souplesse et rigidité, égal les six pistes de ce nouvel effort qui vous fera voyager aux confins d’une galaxie sans fin justement, ce qui représente un paradoxe assez fascinant en soi…

Progressif, Symmetry Through Collapse l’est sans conteste. Mais pas celui que vous entendez dans un cadre Metal depuis une quinzaine d’années, et ne partageant aucun point commun avec DREAM THEATER, MESHUGGAH, le Djent ou PERIPHERY, non, loin de là.

En écoutant n’importe quel morceau de ce nouveau-né, vous-vous rendrez vite compte que la vérité est ailleurs, et pas forcément visible.

En tendant l’oreille de patience sur le titre éponyme, longue suite d’un quart d’heure striée de fulgurances de violon et de volutes de sax stridentes, il est impossible de ne pas y voir une union pas si contre nature que ça entre MAGMA et John Zorn, supervisée par le délire d’un MORPHINE mois amorphe qu’à l’habitude, et corrigée par une version encore plus lysergique d’HAWKWIND qui aurait abandonné ses derniers neurones au Dieu LSD. Le tableau est difficile à dépeindre de façon abstraite, mais retranscrit pourtant assez fidèlement les images sonores émanant de la musique des Anglo-américains, qui se posent en collectif créatif à la ART ZOYD, avec toutefois un lien encore tangible avec une forme d’harmonie et de logique musicale indéniables.

Enorme basse qui remplit l’espace, couches de chant et de chœurs qui se superposent dans un ballet enivrant de sensations inédites, plans qui s’entrechoquent dans une logique pas forcément quantifiable, et concept qui s’égrène doucement, offrant un lien flagrant entre les segments qui une fois mis bout à bout, forment un voyage complexe et complet dans un monde ou le rationalisme n’a pas cours, mais où le solfège règne encore en maître.

Musical certes, mais bruyant, et assez effrayant parfois. On retrouve sur « Collapsed » des éléments de ce fameux Rock in Opposition mentionné plus tôt, avec cette superposition d’une rythmique tribale grondante et ces niveaux de chant célestes, un peu de la même façon qu’OBSOLETE les traitait en toute liberté sur un morceau comme « Cielo Drive 17 »…

« Iroke » sonne comme une fondue entre un CYNIC versant négatif et un PORTISHEAD pas encore trop mouillé dans une affaire glauque de Trip-Hop, et suggère autant Galas que GODFLESH, laissant son interprète féminine principale adapter ses arias de l’impossible à une surcouche rythmique dense et grave, transpercée d’effets sonores aussi incongrus que spatiaux.

Et la longue suite finale « Hik Mahl Hisze » se retourne une fois de plus vers les expériences les plus absconses des 70’s avec ses harmonies vocales schizophréniques, et ses décalages rythmiques poussant les KING CRIMSON dans les cordes, tout en titillant le spectre d’un Zappa encore plus dadaïste qu’à l’habitude. Le tout, avec une morgue métallique et Rock toisant du regard les PAINKILLER, et donnant l’accolade fraternelle à un ORCHESTRA OF THE UPPER ATMOSPHERE, pas vraiment sur de son fait.

 

Aujourd’hui, c’est le premier jour du printemps, mais je ne suis pas certain que le monde des COMBAT ASTRONOMY regarde les mêmes saisons que nous passer. Et Symmetry Through Collapse a inscrit sur son éphéméride du temps qui converge une croix sur la date d’un jour nouveau, celui durant lequel le Progressif, le Jazz, le Post Jazz, l’Avant-garde, et le Post Noise Industriel se balladent main dans les rêves, pour pousser la lumière du soleil dans l’ombre d’une autre religion.

Libre, folle, violente, poétique, et aussi poreuse qu’hermétique. Les années-lumière passent très vite dans l’espace. Faites attention de ne pas avoir les cheveux blancs et des rides plus profondes une fois l’écoute de cet album terminé. Je vous dis qu’avec eux, le temps passe différemment. Et ailleurs.


Titres de l'album:

  1. Iroke
  2. Bhakta
  3. Symmetry Through Collapse
  4. Collapsed
  5. Kyber
  6. Hik Mahl Hisze

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 06/04/2017 à 17:49
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