Three Men Make a Tiger

Phantasm

15/09/2017

Ridge Records

« Il faut trois hommes pour faire un tigre ».

Voici donc un titre cryptique qui semble tout droit issu du cerveau fécond d’un scénariste en manque de métaphores d’action, et pourtant il n’en est rien. La vérité, c’est que cette assertion fantaisiste est un très vieux proverbe chinois qui fait allusion à la crédulité des hommes. Répétez un canular suffisamment de fois, faites-le passer de bouche en bouche, et la plèbe le prendra pour une vérité admise. Et en ces temps troubles de buzz internet qui passent pour des news, ou même ces fake news qui passent pour des vrais, cette appellation devient la plus idoine possible pour décrire une époque vouée à la vitesse de transmission qui souvent déforme le prisme de la réalité pour la transformer en…fantasme. Et PHANTASM justement, le groupe, se sert de cette propension à accepter comme telle chaque pièce de renseignement pour construire une musique en faux-semblants, en gigogne, en miroir déformant, histoire de nous déstabiliser encore plus. Sauf que leurs constructions n’ont rien de factice ni d’erratique. Leurs morceaux sont aussi solides qu’une maison charentaise construite sur de profondes fondations, au détail près que cette même maison semble évoluer et se muer au fur et à mesure que vous la visitez. Et la sensation, surprenante au début, devient vite extrêmement agréable. Je vous le jure.

Les PHANTASM eux-mêmes ne semblent pas à même de se fixer. Originaires de Buffalo, New-York, ils ont vite opté pour le charme de Philadelphie, histoire de continuer la leur, commencée aux alentours de 2005. Premier EP, posant les bases de leur philosophie volontaire, et affirmant de fait que quoiqu’il arrive, à partir de ce point d’entrée, ils allaient faire les choses, à leur manière. Et c’est ce qu’ils ont fait, ce qui a abouti à la conception d’un disque aussi extrême et fondamental que Graph The Pulse en 2011. Il y a six ans, le groupe admet des accointances sévères et régulières avec DILLINGER ESCAPE PLAN, REFUSED, ou DRIVE LIKE JEHU, et ceci expliquant cela, leur musique devient plus violente, plus chaotique, pour marquer le pas et une étape supplémentaire sur un parcours non linéaire. Pas mal de shows durant lesquels ils volent la vedette à l’instant et captent les regards à l’avenant, et puis d’autres disques, toujours aussi différents et surprenants, mais complexes et luxuriants. Car la force de ce trio d’iconoclastes esthétiques (Aaron White - basse, Steven Posplock - guitare/chant et Jay Yachetta - batterie), est de synthétiser en adaptant à ses propres critères des univers aussi différents que complémentaires. Savoir unir dans un même élan et un même morceau les dogmes précieux de Steven Wilson, et l’agressivité d’un TOOL, l’orientalisme d’un THE TEA PARTY, et l’efficacité rythmique d’un MORPHINE. Tout ça pour aboutir à l’un des résultats les plus surprenants qui soit, à cheval entre la liberté de ton d’un PORCUPINE TREE et les exigences de puissance d’un CONVERGE, sans toutefois tomber dans le même piège de chaos organisé. Car aussi expressive et secouante soit la musique proposée sur Three Men Make a Tiger, elle reste toujours sous contrôle, docile, mais prête à rugir comme ce proverbial tigre que trois hommes ne sauraient contenir. Et pourtant, on a envie de caresser le fauve, dans le sens du poil bien sûr, lucidité oblige, mais aussi de lui tenir la bride pour savoir ce qu’il a dans le ventre. Et ce qu’il a digéré est bien agencé dans l’estomac, c’est un fait, mais il n’y aurait rien d’étonnant à y trouver un bras…

De cette description sommaire, vous seriez en doit d’attendre de ce nouvel album des américains qu’il se montre plus expérimental que la moyenne, et une première écoute distraite aurait de quoi vous décevoir, spécialement si vous entamez cette même écoute d’un logique et initial « Over and Over ». Premier single et illustration précise d’une humanité condamnée à répéter encore et encore les mêmes erreurs, ce premier morceau peut induire sur une fausse piste de facilité, pour peu que vous vous concentriez sur ses motifs les plus évidents. Mais cette façon d’entamer le nouveau chapitre en empruntant à WASTEFALL son sens du pathos rythmique et lyrique, avant de verser dans des redondances grasses comme un Stoner non écrémé montre que le trio a beaucoup plus à dire et à offrir qu’un groupe lambda misant sur l’efficacité en occultant l’originalité. PHANTASM peut se targuer de mettre les deux sur le même plan, sans jamais laisser l’inspiration divaguer trop longtemps. Leurs interventions ne dépassent jamais les quatre minutes et quelques, et pourtant fourmillent d’idées innovantes, de plans percutants, et de breaks puissants ou planants. Difficile dès lors de les situer, spécialement lorsque le groove se veut chaloupé et la guitare aiguisée, à l’occasion d’un « Lock And Key », aussi accrocheur qu’il n’est dansant et entraînant. Surprenant ? Pas tant que ça, puisque la surprise est justement l’effet moteur d’un groupe qui refuse depuis toujours les conventions, et qui traite l’information en la diffusant en masse, sans dénouer le faux du vrai. Sont-ils progressifs, alternatifs, juste Rock ou beaucoup plus pragmatiques ? Nul ne le sait, ou tout ça à la fois, et c’est certainement ce qui les rend si précieux et uniques. Et cette basse, enroulée autour des doigts d’Aaron, qui se mutine, puis qui câline, c’est quelque chose de rassurant en soi…

Mais la voix de Steven, versatile comme son jeu de guitare devant autant à Dave Navarro qu’à Adam Jones ou Stuart Chatwood, sait aussi nous charmer et nous malmener, comme celle d’un adolescent découvrant les pièges d’une existence qui sera tout sauf facile. Alors, il comble les désillusions d’impulsions Funk, pique des plans à Jimi, à Steven, et avance coûte que coûte, multipliant les clins d’œil et sachant même parfois s’effacer derrière quelques arpèges pour mieux foncer l’instant d’après, sur un hit improbable que les Post-Hardcoreux ne pourraient même pas cosigner (« Say Their Names »). Tout ceci est évidemment mouvant, très, et même parfois légèrement psychédélique, à l’image de ce « Checkmate » qui prend notre reine en début de parcours, juste en plaquant un riff que le roi Page sacraliserait d’un regard amusé. En accrochant à l’arbre de leur vie une multitude de guirlandes d’arrangements à peine perceptibles, les PHANTASM concrétisent la vision qui consiste à croire qu’une musique peut se montrer aussi ambitieuse que humble, et n’hésitent même pas à faire appel à l’électronique pour enrichir leur panorama, déjà fort plaisant. Et ça déroule, des silences interrompus de « Side Step », qui fait un pas de côté pour laisser la place à « Eris », l’un des grands moments du disque, tout en demi-teinte, mais ferme sur ses positions. Rythmique de plus en plus déroulée, chant contenu pour mots étouffés, et grandes envolées mélodiques qui rappellent tout autant la scène Post Wave des années 80 que le Progressif moderne de la nouvelle école…Mais sous des auspices de quiétude se cachent souvent les impulsions les plus meurtrières, ce que démontre avec grande véhémence le faux hommage à PORCUPINE TREE/DREAM THEATER « Separation Anxiety », qui avec ses cocottes empruntées à The Edge démontre que l’Alternatif et le Progressif ne sont pas si irréconciliables que ça finalement….

Détour Funky Pop fusion aussi contagieux qu’un ragot dispensé à des rageux (« IruKandji »), riff redondant pour basse en bas du manche et batterie qui penche (« Discordia ») et final en Punky progressif, histoire de montrer à l’humanité que la rébellion est toujours d’actualité (« Earth Rooster », plus VATTNET que VISKAR), et la boucle est bouclée, le sourire aux lèvres, et la vérité propagée. Car les PHANTASM aiment aussi faire parler d’eux et savoir leur nom sur les lèvres. Ils jouent un jeu ambigu, mais le jouent avec honnêteté. Ils sont trois, et sont un tigre. Mais aussi virtuelle soit la bête, elle mord et blesse, mais panse les plaies.


Titres de l'album:

  1. Over And Over
  2. Lock and key
  3. Say Their Names
  4. Checkmate
  5. Side Step
  6. Eris
  7. Separation Anxiety
  8. Irukandji
  9. Discordia
  10. Earth Rooster

Site officiel


par mortne2001 le 13/01/2018 à 17:34
88 %    453

Commentaires (0) | Ajouter un commentaire

pas de commentaire enregistré

Ajouter un commentaire


Derniers articles

From This Day Forward

mortne2001 10/09/2020

...And Justice For All

mortne2001 08/09/2020

Slayer + Megadeth 2011

RBD 05/09/2020

Manifest Decimation

mortne2001 31/08/2020

Opeth 2006

RBD 29/08/2020

Widespread Bloodshed/Love Runs Red

mortne2001 24/08/2020

PILORI / Interview

Baxter 18/08/2020

Concerts à 7 jours
Deficiency + Dsm + Voorhees + Witches 19/09 : Le Contrepoint, Chalons-en-champagne (51)
Freedom Call + Primal Fear 23/09 : Machine, Paris (75)
Tags
Photos stream
Derniers commentaires
steelvore666

@saad : entièrement d'accord. Autant Surgical Steel, en dépit de deux ou trois morceaux dispensables, était très bon, autant l'inspiration semble s'être diluée depuis. Au moins, voilà un cd qui nous évite de choisir parmi la pléthore de sorties plus qu'intéressantes. A voir sur un prochain(...)

19/09/2020, 09:57

metalrunner

Le chanteur fait perdre la puissance aux morceaux .C est pour moi le gros point faible de cet album.; Dommage que lee altus ne ce soit pas impliqué plus dans l écriture vu qu il l âme du groupe..Les solos par contre sont bons mais le manque d agressivité du chant gâche souvent les morceaux..He(...)

19/09/2020, 09:57

saad

les trois extraits sont pires que Swansong. Aucune inspiration. Ultra mauvais

19/09/2020, 09:01

Living Monstrosity

Une pochette d'Olivier de Benoist ?

19/09/2020, 08:32

Living MOnstrosity

Oui pardon, Swansong et non swanGsong.

(holy shit ! je réalise que je n'ai plus écouté cet album chant du cygne depuis SA SORTIE !)

19/09/2020, 08:23

Jus de cadavre

Tout comme Living ! Très Swansong !

19/09/2020, 03:22

KaneIsBack

Curieux d'écouter ça, surtout que ça fait un bail que Sodom n'a pas sorti un vrai bon album.

18/09/2020, 22:06

Facial

Superbe album!!

18/09/2020, 20:35

Living Monstrosity

Houla il est très Swangsong celui-ci... mais j'aime beaucoup.
Je trouve ça très groovy et classieux.

18/09/2020, 19:50

Kairos

pas un seul extrait qui m'emballe pour le moment

18/09/2020, 19:10

grinder92

Purée, Billou il a pas vu que ça enregistrait quand il faisait ses gammes pour s'échauffer... et l'ingé son l'a gardé !!!

18/09/2020, 18:38

steelvore666

Génial.
Enfin la suite !

18/09/2020, 12:53

Reg

Bon morceau old school
Jairo T. est un Celtic Frost worshipper ^^

18/09/2020, 09:23

Baxter

Dire que le début de ce groupe était dans la tendance Crust-Hardcore pour par la suite opter un gros Old School Death avec le dernier album, bon album mais qui manquait à mon goût réellement une identité et un coté plus travaillé que simplement surfé sur une vague renaissante.
Cela d(...)

18/09/2020, 08:08

grinder92

C'est rectifié !

18/09/2020, 06:20

Buck Dancer

Comment il est bon le morceau en écoute ! C'te claque ! Merci pour la découverte

18/09/2020, 04:06

Pomah

Putain la voix, on dirait qu'il force a mort... ou qu'il est en train de pousser un ptit dans le bain.

18/09/2020, 02:18

Jus de cadavre

Encore une perle chez Profound Lore ! La vache mais ce label bordel !

17/09/2020, 19:13

metalrunner

Putain la patate du thrash qui butte pas chiant comme Heathen ni pépère comme Testament ;Du thrash tout simplement.Bravo beau boulot les roast-beefs

17/09/2020, 18:35

Arioch91

Oui, probablement une invention à rajouter à celles citées plus haut déjà.

17/09/2020, 15:19