Wanderers: Astrology of the Nine

Spectral Lore, Mare Cognitum

13/03/2020

I, Voidhanger Records

Il est évident que sur ce coup-là, je vais vous demander un effort particulier. En vous livrant la chronique d’un album conceptuel de presque deux heures, je ne peux en effet m’appuyer sur des arguments traditionnels pour vous convaincre de l’intérêt d’une œuvre, spécialement dans un créneau aussi complexe que celui du Black Metal atmosphérique. Deux groupes pour un seul but, et pourtant, impossible de vulgariser ce travail en lui accolant l’étiquette insultante de split LP. Certes, les deux groupes présents se partagent la place, mais le thème, le découpage, et l’union finale proposent une piste plus élaborée et moins simple, et évoquent plus volontiers un énorme travail commun qu’une simple juxtaposition de morceaux. La Grèce s’unit donc aux Etats-Unis pour offrir une histoire pas comme les autres, et c’est avec une certaine curiosité doublée d’appréhension que nous affrontons aujourd’hui le massif Wanderers: Astrology of the Nine, énorme pavé de cent-quinze minutes, qui à n’en point douter, fera date dans l’histoire du Black Metal mondial. D’un côté de la balance, SPECTRAL LORE, et sa tête pensante Ayloss, grec à la discographie pléthorique et cohérente. De l’autre côté, MARE COGNITUM, Portland et Jacob Buczarski, seul maître à bord lui aussi. Deux one-man-band uniques dans le contexte actuel, et œuvrant dans l’ombre pour repousser les limites d’un ou plusieurs styles qu’ils respectent et adorent. Mais Wanderers: Astrology of the Nine n’est pas la première collaboration des deux hommes, qui se jaugent et s’apprécient depuis Sol, première étape de leur association, publié en 2013 sur le même label, et accusant déjà plus d’une heure de musique pour seulement trois morceaux. Car les deux créateurs ont ceci en commun qu’ils ne supportent pas les contraintes de temps. Si Sol leur permettait des dérives de plus de vingt minutes chacun de leur côté, et une osmose d’un quart d’heure en final, Wanderers: Astrology of the Nine va encore plus loin, et impose des compositions de plus de dix minutes chacune, et pourtant, à aucun moment, l’ennui ne fait mine de s’imposer aux agapes de la violence.

Le thème de l’œuvre ? Un prolongement du travail entrepris sur Sol, et une visite guidée de la galaxie, avec des planètes décrites selon leurs particularités, transposées dans une mythologie de fables et une personnification assez fascinante dans les faits. C’est ainsi que chaque planète de notre système solaire se voit conférer une identité propre, comme l’indiquent les titres, et chacune de ces personnalités permet aux musiciens de développer des ambiances propres, des textures, des déviances, qui rapprochent ce Black Metal d’un travail énorme ressemblant au nettoyage des écuries d’Augias. Chacun des deux groupes/projets garde donc ses caractéristiques propres, mais met son talent au service d’un travail collectif, qui a cherché l’osmose avant tout. Inutile donc de vous attendre à une simple superposition de titres en solitaire vaguement reliés par un fil rouge, mais bien à un volume cohérent, logique, au développement étrange, mystique et enivrant de beauté. Ayloss et Jacob démontrent donc une fois de plus toute la singularité de leur talent respectif, et naviguent entre toutes les nuances d’un Black qui se veut atmosphérique, mais aussi terriblement concret dans sa brutalité. Difficile toutefois de se plonger dans un album qui tape les deux heures chrono. Et pourtant aucune coupure n’est permise pour apprécier pleinement cette histoire de galaxie peuplée de planètes/entités qui se révèlent sous un autre jour. Et si les deux groupes se rejoignent souvent dans les approches et ambiances, chacun apporte sa pierre au gigantesque édifice qui n’a aucun équivalent sur la scène BM actuelle.

Comme vous l’aurez très bien compris, l’analyse linéaire n’a pas droit de cité dans cette chronique. Aborder chaque morceau en tant que tel serait une insulte au travail des deux compositeurs qui ont fait appel à leurs qualités les plus symptomatiques pour parvenir à une fusion totale. Mais aussi unique soit ce concept, que les fans se rassurent. SPECTRAL LORE est toujours SPECTRAL LORE, et MARE COGNITUM est toujours MARE COGNITUM. La confrontation permanente entre la mélodie la plus éthérée et la brutalité la plus ouverte est bien présente, et permet de passer d’une histoire à l’autre avec une grande fluidité. Ayloss et Jacob déclarent même avoir trouvé leurs muses en ces planètes qui restent encore inconnues pour la plupart d’entre nous, et se sont inspiré de leurs caractéristiques pour proposer une alternative intéressante à la routine BM ambiante. Conscients de la portée de l’enjeu, et des risques pris avec une durée aussi longue, le grec et l’américain ont utilisé les recettes qui ont fait leur réputation, et ont combiné des instants de grâce pure, de contemplation en admiration, n’usant des astuces Ambient que lorsque la situation l’imposait, pour mieux proposer à l’auditeur de véritables chansons progressives, et non de simples accumulations d’images sonores. Le tout est donc d’une richesse incroyable, empruntant parfois les méandres d’un Post Black fertile et enivrant (« Jupiter (The Giant) », à la grandiloquence évoquant avec acuité un possible voyage dans le cosmos), ou au contraire s’enfonçant dans les ténèbres d’un BM lourd et oppressant, à la limite d’un Doom puissant (« Saturn (The Rebel) »). L’exploration est donc pleine de rebondissements, de changements de cap, de soubresauts d’ultraviolence pure, avant un final en communion pour une analyse de Pluton en profondeur par les deux groupes dans un diptyque fabuleux.

« Pluto (The Gatekeeper) » est donc le point final de convergence sur lequel SPECTRAL LORE et MARE COGNITUM se retrouvent, et constitue une masse sonore de plus de vingt minutes en forme d’euphorie conclusive. On se perd d’abord dans les méandres d’un Ambient chaotique et bourdonnant, avant que les deux artistes ne décident de revenir dans le giron d’un BM presque symphonique dans ses proportions, mais terriblement létal dans sa concrétisation. Avec des guitares acides, une rythmique en constant mouvement, des riffs porteurs, des blasts déchirant la stabilité, « Pluto (The Gatekeeper) Part II: The Astral Bridge » reste le point final parfait pour une œuvre décidément hors normes, qui refuse le confort habituel des réalisations trop calibrées. Et beaucoup plus encore une fois qu’un simple split album vulgaire de facilité, Wanderers: Astrology of the Nine est un véritable album écrit à quatre mains, et une date dans l’histoire du Black moderne. Après ça, vous ne penserez plus jamais à notre galaxie de la même façon, car il est des voyages dont on ne revient jamais vraiment.                       

Titres de l’album :

1.Spectral Lore - Mercury (The Virtuous)

2.Mare Cognitum - Mars (The Warrior)

3.Spectral Lore - Earth (The Mother)

4.Mare Cognitum - Venus (The Priestess)

5.Mare Cognitum - Jupiter (The Giant)

6.Spectral Lore - Saturn (The Rebel)

7.Mare Cognitum - Neptune (The Mystic)

8.Spectral Lore - Uranus (The Fallen)

9.Mare Cognitum & Spectral Lore - Pluto (The Gatekeeper) Part I: Exodus though the Frozen Wastes

 10.Mare Cognitum & Spectral Lore - Pluto (The Gatekeeper) Part II: The Astral Bridge


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par mortne2001 le 01/06/2020 à 18:26
88 %    213

Commentaires (1) | Ajouter un commentaire


Pomah
@45.72.155.30
02/06/2020, 03:30:46
Tres bonne chronique, vraiment, cela donne plus qu'envie de s'y plongé.

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