Une intro presque comme les autres, très discrète et logique dans l’entame, et pourtant, au moment de glisser une pièce dans la fente de l’attraction la plus imprévisible du théâtre du chaos américain, on ressent les secousses dans le sol, comme si le proverbial éléphant de l’impatience tapait de toutes ses forces pour nous prévenir. Rien n’est comme avant, qui n’était déjà plus comme après, et lorsque les choses vont mal, la catharsis réside toujours dans la prise de risque et le danger. Sortir de sa zone de confort, enfiler une camisole mentale, et aller chercher au plus profond de soi les raisons de ce mal-être. Se sentir engoncé, bloqué, frustré par ses émotions toujours plus virulentes, agacé par la réaction de rejet de la plèbe qui pense vous connaître, et cracher au sol son dégoût pour la normalité, alors même qu’elle est la seule option susceptible de vous guérir. Nul n’ignore que les plus grandes œuvres sont nées de la souffrance, mais Robert Wyatt, Brian et Dennis Wilson, Nick Drake, Ian Curtis n’auraient pas été les mêmes si la société, leur corps, leur relation avec autrui avait été différents. On paye toujours ce qu’on ne peut pas acheter avec de l’argent, et l’amour justement, le manque, le ressentiment ont toujours débouché sur des crises d’inventivité renversantes d’émotion. L'enfer, c'est les autres selon Sartre. L'enfer, c'est les autres et soi-même selon Corey Taylor. Dont acte. Et c’est terrifiant. Mais allez-y, glissez un quarter dans la fente, et regardez le spectacle. Il est triste, morne, cruel, la naissance de la mort, l’enterrement d’un mensonge, une douleur, un après qui ne se devine pas, et peut-être, une renaissance. Qui fait mal.

I’m counting all the killers

Evacuons tout ce que nous savons déjà pour aborder We Are Not Your Kind l’esprit vierge. Exit Joey, RIP Paul, dégagé Chris, 3 less and counting ? On espère que non, même si l’esprit est encore là. Jay Weinberg et Alessandro Venturella fêtent donc leur deuxième participation à l’aventure, et le disque a été dirigé par Greg Fidelman, déjà là pour mixer Vol 3. : The Subliminal Verse et 5 : The Gray Chapter. Los Angeles, des habitudes, des visages qui commencent à s’incruster sous les masques, et des musiciens qui ne sont plus numérotés. Autres données à notre connaissance, les deux singles parus sur la toile en amont de la publication. « Unsainted » évidemment, célébré à sa manière par les blasés qui n’y voyaient que « du SLIKPNOT », comme si le groupe pouvait offrir autre chose, et « Solway Firth » et qui sont d’ailleurs très intelligemment placés en ouverture et clôture de l’œuvre. Peut-être une façon de prendre en sandwich la nouveauté et de dire aux fans qu’entre les deux savoirs, réside l’inconnaissance. Le vortex. Tout ce qui se cache dans l’ombre que le groupe aime tamiser parfois pour laisser passer la lumière. Autre non-surprise qui n’en est pas une, l’absence de « All Out Life », dont le titre du LP est pourtant extrait, et jeté en pâture à Halloween l’année dernière. Caprice, ou désir de ne pas inclure un troisième morceau que le public connaîtrait déjà par cœur ? Nulle réponse à cette question, mais les questions sont justement le moteur de ce sixième longue-durée qui questionne le groupe sur le terrain de la qualité. Aussi énorme fut 5 : The Gray Chapter, il n’était qu’un deuil célébré ouvertement, et en musique. Il rejoignait le terrifiant Iowa en termes de solidité et de haine, de fureur et d’acrimonie, mais il ne fallait pas l’envisager autrement qu’une cérémonie intime partagée avec les fans et le monde, et non une progression dans l’évolution. Et le premier pas en avant depuis le légendaire All Hope Is Gone est donc là. Et il s’appelle We Are Not Your Kind. Non, ils ne sont pas comme nous, et pourtant, nous les connaissons comme les nôtres, parce qu’ils font partie de la famille, comme un souvenir qu’on sort régulièrement des tiroirs pour se rappeler d’une époque où tout allait mal quand tout allait bien. Et c’est justement quand Corey va mal que les choses vont bien. Et dire que le chanteur a été au plus bas ces deux dernières années est un euphémisme que ces quatorze morceaux/inserts rehaussent de leur méchanceté et de leur culot. Et du culot, il en faut pour oser « Spiders » quand on s’appelle SLIPKNOT. Parce que défier le maître Reznor sur son propre terrain de The Fragile, il en faut, faites-moi confiance. Surtout lorsqu’on parvient à se hisser à son degré de folie électronique et mentale. Et peu importe que ce titre soit l’un des plus incongrus, et donc la plus grosse surprise de ce LP, il n’en reste pas moins la preuve que le groupe a encore beaucoup de choses laides à dire de façon aussi belle. D’où l’adage, comment des mots aussi jolis peuvent sortir d’une si vilaine bouche. Et l’haleine est chargée de ressentiment acide…

While I was learning to live, we all were living a lie, I guess you got what you wanted, so I will settle for a slaughterhouse soaked in blood and betrayal…You want the real smile or the one I used to practice not to feel like a failure? 

Là est la question. Que voulez-vous au juste ? La grimace habituelle de SLIPKNOT ou le sourire qu’ils peuvent vous faire en sachant très bien que vous ne les aimerez jamais autrement qu’au tapis, ruinés par les critiques qui soulignent le caractère prévisible de leurs albums ? Ce concept en a toujours été un, et une fois encore, discrètement, à l’image d’un Iowa qui pour beaucoup reste leur achèvement le plus global, le fil rouge revient, comme pour All Hope Is Gone. C’est évidemment la peine de Corey qui sert de moteur à ces paroles qui sentent la rage adolescente d’avoir été plaqué pour autre chose et quelqu’un d’autre, mais sa rage a été disciplinée, et décuplée, artistiquement parlant, puisque même les morceaux presque consensuels contiennent tous au moins une idée qui bouscule, à défaut d’être novatrice. Ainsi, « Orphan », sous des atours plus que traditionnels, cache un final qui en appelle à la porte de sortie qu’on cherche à l’aveugle la nuit, prisonnier de ses traumas. Tout commence comme un hit instantané, avec cette rythmique et ce phrasé si connus, et puis l’ambiance dérive, se rigidifie, les riffs deviennent plus froid, les nappes vocales planent comme une menace intangible, et c’est à ce moment-là qu’on comprend que le SLIPKNOT de 2019 est toujours celui de 1999, la maturité en plus. Et si ce sixième opus n’est toujours pas le chef d’œuvre que les académiciens de l’extrême espèrent du groupe, il s’en approche dangereusement des tentatives les moins prévisibles. On sent évidemment que Corey, Jim et les autres peuvent non faire mieux, mais différemment, spécialement lorsqu’ils travaillent l’atmosphère pour l’éloigner d’une odeur de paille dans un cirque de l’horreur, et qu’ils se concentrent sur les vrais sentiments les plus infects, mais humains. Cette charleston qui s’éloigne, ce final en queue de poisson, ça sent la résignation, ça sent la peur et finalement, ça sent la mort, la mort de l’amour. Et enchaîné à l’intro en Drone/Ambient de « My Pain », ça colle un peu les jetons quand même, et un SLIPKNOT qui fait peur est encore plus impressionnant qu’un SLIPKNOT qui cherche à faire peur. Là est la différence.

Non, il n’y a pas que des sorties de route sur We Are Not Your Kind. Il y a aussi des virages en épingle négociés tranquillement, des parties plus véloces que l’on ne craint plus, puisqu’on les connaît. « Red Flag » par exemple, ressemble beaucoup à ce que le GPS aurait pu nous indiquer à l’époque de l’éponyme début. Mêmes syncopes, même précision rythmique, même ire d’un chanteur qui se découvrait alors en conteur, mais ça fonctionne toujours, au premier degré évidemment. On aime toujours ces moments où le compteur s’emballe, mais on préfère le jeu de pédales de « Nero Forte », plus nuancé dans la puissance, et riche en mélodies amères comme le fiel qui se déverse de la bouche des avocats durant un divorce. Le son, énorme évidemment, n’écrase plus les fréquences pour laisser les basses ravager les tympans, et les percussions sonnent presque trop propre par fois. Mais ces allusions Pop sur fond de logorrhée Rap, ces chœurs étranges qui sortent de nulle part, et ces contradictions entre le radicalisme du passé et les atermoiements du présent sur « Critical Darling » sont cathartiques au possible, levant un jour nouveau sur une nuit qui dure depuis trop longtemps.

Oh, I’ll never kill myself to save my soul, I was gone but how was I to know? I didn’t come this far to sink so low, I’m finally holding on to letting go.

Mais au fond, dévoiler l’intégralité de cet album serait en soi une trahison, même s’il est désormais disponible partout. Dire que l’émotion qui se dégage de « A Liar's Funeral » est sans doute la plus vraie de toute l’histoire du groupe, parce qu’elle se teinte d’une atrocité instrumentale digne d’un cri de Janov est toutefois indispensable. Le réflexe pavlovien de tout auditeur au fait de l’histoire et de ce qu’elle a entraîné nous obligera à un pas de côté, réservant notre avis au moment de dire si oui ou non, We Are Not Your Kind est le meilleur album du groupe. Mais ce même réflexe nous évitera la déconvenue de devoir justifier une prise de position sur une période de vie, comme si une douleur pouvait être plus sourde et importante qu’une autre. Chaque douleur nous construit, et fait de nous ce que nous sommes. Et il a fallu une somme de douleurs gigantesque pour que SLIPKNOT accouche de ce disque qui fait mal à l’âme, mais du bien aux oreilles. Car ici, rien n’est gratuit, et surtout pas les trois intermèdes qui fonctionnent comme autant de reprises de souffle indispensables à cette apnée personnelle. Les mots de Corey se répercutent sur les murs du passé pour choquer le présent, et finalement, l’institution mentale aux portes presque grandes ouvertes se permet de donner une leçon à tous les jeunes fous qui prétendent l’être. On ne naît pas mentalement dérangé. On le devient. Jusqu’au jour où la vie vous montre une autre voie, celle de l’intégration, qui ne cachera jamais au fond de vous le monstre que vous serez toujours sous le masque de la normalité.        

Just the latest psycho off the chart, you can do your worst to me, at the end of the day that’s what you do best.   

 

Titres de l’album :

                         1.Insert Coin

                         2.Unsainted

                         3.Birth of the Cruel

                         4.Death Because of Death

                         5.Nero Forte

                         6.Critical Darling

                         7.Liar's Funeral

                         8.Red Flag

                         9.What's Next

                         10.Spiders

                         11.Orphan

                         12.My Pain

                         13.Not Long for This World

                         14.Solway Firth

Site officiel


par mortne2001 le 08/08/2019 à 17:41
90 %    369

Commentaires (3) | Ajouter un commentaire


yolo
@78.192.38.132
08/08/2019 à 20:28:39
Slips sales forever

Buck Dancer
@92.154.3.231
09/08/2019 à 12:52:55
Premier album de Slipknot qui semble m'intéresser depuis l'éponyme. Du moins les morceaux en écoute sont pas mal, plutôt lugubres et malsains. Ce que je ne ressentais pas spécialement avant.

Saddam Mustaine
@84.6.7.126
19/08/2019 à 18:13:38
Depuis l'éponyme, a oui quand même, le seul qui envoi lourd dans leur disco(aller on dira aussi Iowa).

Je vais tenté cet album.

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Morceau pas terrible voire assez ridicule, mais je serai à Lyon et pourtant j'ai bien plus de 25 ans. Ça me rappellera leur tournée avec meshuggah et mary beats jane.


J'aime et j'aime pas Machine Head suivant les albums, mais en live c'est très bon.


Très belle pochette.


Machine Head a quand meme m'y un bon coup de pied au cul a pas mal de monde sur Burn My eyes.

Le reste n'a rien d'extraordinaire, sauf le second et the blackening qui sont de bon défouloir.

Les deux albums Neo c'est du pompage pour surfer sur la vague.


Machine Head a quand meme m'y un bon coup de pied au cul a pas mal de monde sur Burn My eyes.

Le reste n'a rien d'extraordinaire, sauf le second et the blackening qui sont de bon défouloir.

Les deux albums Neo c'est du pompage pour surfer sur la vague.


Excellente nouvelle


Arrêtez, merde, je me prends un sale coup de vieux à cause de vous ! ^^


Il était meilleur dans VIO-LENCE, c'est clair...


Achat obligatoire !! Même si je l'ai en vinyle d'époque, hé, hé...


AH AH AH !!!
Superbe vanne de quarantenaires effectivement...


Buck Dancer + 1.


J'ai jamais aimé, ni même en encadrer Machine Head et j'ai pourtant essayé. En plus Robb Flynn me paraît insupportable sur scène.... Mais 3h30 de concert et ça sur quasiment toute les tournées c'est RESPECT.


Merci pour la piqûre de rappel sur la sortie de ce nouvel album, dont j'étais passé à côté. A l'écoute du titre sorti il y a quelques semaines, Chritus manquait, mais le côté un peu plus direct du morceau n'était pas fait pour me déplaire. J'espère, en tout cas, un aussi bon album que le(...)